La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

LA MO:lT DE CEl\OIT MALON .Mais au bout de ce temps, ce triple surmenage fmit par a,·oir raison de sa robute constitution. Dans l'été de 1887, le mal qui l'a emporté se déclara par de fortes douleurs de tête et une grande fatigue cérébrale qui inspirèrent de vives inquiétudes. A ce moment commence la vie de valétudinaire du philosophe socialiste et en même temps la période de trois années de soins dé\-oués que lui consacra sa première garde-malade, !'vl.meSarrazin. I e séjour dans le midi devint pour lui une que~tion ,·itale; l'hospitalité généreuse de M. Borniol, ancien maire de Cannes, rendit possible cet hivernage qui fut continué les années suivantes par le concours d'autres amis: gràce à cette condition favorable, le mal fut atténué et aurait été probablement enrayé, si le philosophe socialiste avait voulu mesurer la part de forces à donner au travail. Ses amis ne purent jamais obtenir cela de lui, et les années suivantes furent une période de surmenage pendant laquelle, en plus de la direction de la Rr'lmcSocinliste et d'une correspondance accablante, il écrivit le Précis de socinlis111e, les deux premiers volumes du Socinlis111ic,,tégrnl, éb~ucha le troisième, et commença plusieurs autres travaux. Pendant ce temps, le mal faisait son œuvre, et à chaque été, Malon revenant à Paris pour se retremper, disait-il. l'esprit et le cœur, laissait voir à ses amis attristés les progrès du mal qui le minait. Dans l'hiver 1891-1892, une attaque tfinfluenza le tint cloué au lit pendant trois mois. et mit ses jours en danger; mais c'est à la tîn d'août 1 .,92. à la suite d'une persistante fatigue occasionnée par le parachèvement du Précis de socinlis111e que de violentes douleurs de tete annoncèrent une aggravation aiguë de l'état général. A l'arrivée du malade à Cannes, en octobre, le mal augmenta : ce fut le commencement de la torture qui ne lui a laissé que peu d'instants de répit jusqu'à la mort. Au commencement de février 1893, une enflure au larynx, menaçant le malade de la suflocation, on dut se résoudre à l'opération de la trachéotomie. C'est à partir de ce moment que le paune martyr vit s'ajouter à son supplice physiologique la douleur de ne pouvoir prononcer une seule parole. Douleur cruelle, pour une nature expansive et affectueuse comme la sienne! Dès lors, nous remplacerons ce récit par les notes de bloc que le malade nous crayonnait, seu~ moyen de conversation. hélas! Le lecteur excusera le décousu de ces notes, en considération de leur expression palpitante et de leur profonde sincérité. 1,., f~vrier 1 89;. ,, Voyez-vous, il n'est que trop vrai que la maladie est plus forte que la volonté qui lutte avec acharnement contre le mal lui-même et contre la souffrance, et il a fallu aboutir à l'épuisement des forces non seulement pour le travail, mais encore pour supporter l'infinissable douleur. « Je vis dans le fantastique. « Ce matin, dès que j'ai perdu connais~ance par le demi-sommeil, je vous ai fait la théorie (où il y a des idées neuves pour moi) de la littérature de l'avenir, puis une quinte m'ayant réveillé en sursaut, je vous ai vu écrivant. Puis resommeillant, j'ai ressouffert toutes mes fatigues d'enfant portant des poids trop lourds.

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