La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

L'IDÉE DE PATRIE EN ASIE-ORIENTALE 3 l de nos barbaries à ceux qui en sont les victimes. Mais, poussant le raisonnement jusqu'en ce terrain, de pareils dommages ne sont-ils pas compensés, et au delà, par la paix et la perpétuelle tranquillité de tant de générations? et au fonds, qu'est-ce qu'un palais brùlé ou le bombardement d'un arsenal, en face des continuels cataclysmes qui secouent les patries de la vieille Europe? Voici cinq mille ans historiques que la Chine vit immuable derrière ses barrières: qui donc des peuples occidentaux a bravé ainsi la lente succession des siècles? qui donc de nos nations, si patriotes et si bien armées, donne l'exemple d'une semblable pérennité? Aujourd'hui, entre les Indes anglaises, le Tonkin français, et la Sibérie russe, la Chine, ce sol sans nationalité, le Chinois, ce citoyen sans patrie, sourient paisiblement: ils n'ont rien contre nos soldat!;, nos vaisseaux, nos canons, que le sentiment de leur race, supérieur à tous les bouleversements des frontières, à tous les déboires des guerres ; et tandis que, armés jusqu'aux dents. nous n'osons approcher les limites virtuelles entre lesquelles cette race paisible s'épanouit, elle, avec l'irrésistible poussée de sa fécondité bien "1eureuse, raYit l'Australie à l'Angleterre et la Californie aux Américains. La seule arme dont usent les Chinois est la société secrète: et c'est bien là la défense d'une race contre d'autres races: ce ne peut être celle d'une nation contre d'autres nations, ni celle d'un souverain contre d'autres souverains, puisque la société secrète est internationale et communiste. Le <, Nénufar blanc " et le « Nuage blanc " règnent sur le nord de la Chine : la « Griffe >' couvre le sud de l'Asie de ses cinq ongles étendus. Là git la défense suprême d'une race attaquée dans son développement, dans son entité: cette force aujourd'hui est occulte: avec les circonstances, elle saurait surgir, fatale, irrésistible. Et je n'en souhaite l'épreuye à personne. C'est ainsi que ia race a vécu, qu'elle continue à vivre; aucune hiérarchie nationale, aucun sentiment oppresseur, aucune théorie guer1.ière ne s·opposent à l'expansion indéfinie de ses représentants, et des qualités de patience et de finesse qui la caractérisent : elle marche, et toutes ses institutions marchent pour elle. Elle sort triomphante des siècles et des guerres, grâce à_son impersonnalité nationale. Le frottement occidental ne changera pas son caractère souriant, mais tenace ~ elle nous rendra nos invasions ·avec usure par son exubérante diffusion. Hie saisira nos progrès, nos arts, peut-être nos sciences, et les appliquera d'une façon adéquate à son génie ; mais le patriotisme et ses armées, le particularisme national et ses luttes resteront lettre morte. Parlez à un Chinois, industrie, commerce, gain, voyages, littérature, philosophie, magie même : il trouvera dans ses livres et dans sa réfle,-. xion de quoi vous répondre : mais ne lui parlez pas de l'unité gouvernementale chinoise : c'est la seule chose qu'il ne comprendra jamais.

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