La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

LA HEVUE SOCIALISTE s'enfermer dans un dilettantisme jaloux. se complaire à des abstractions, très sérluisantes à coup sùr, mais sans nul rapport avec les problèmes qui nous absorbent. La seule raison mise en avant par les défenseurs de cette déplorable théorie c'est que, si acharnée que soit une époque, dans sa conquête de la fortune, elle a besoin de s'illusionner clle-mème, de croire que, malgré tout, le dépôt artistique reçu des générations précédentes ne s'est pas appauvri et qu'il peut encore s'enrichir de quelques joyaux. Alors, si. des hautaines méditations d'un pratiquant de l'art pour l'art, sort une œuvre acclamée au loin, ses concitoyens lui paient en une gloire subite-. et souYent éphémère - le service rendu, la renommée artistique du pays soutenue aux yeux de l'étranger et la preuve faite des préoccupations éleYées capables encore de l'assaillir. Quoiqu'ils en disent. ces rares ma11ifestations ne suffisent pas à justifier l'art pour l'art. L'égoïsme, ou, si le mot parait trop dur, un individualisme aigu peut seul y pous·ser ceux qui veulent se créer une atmosphère artificielle, une retraite si lointaine que les cris de la souffrance humaine ne puissent parvenir jusqu'à eux et les troubler dans l'étude affinée de leur " moi ", la notation méticuleuse de leurs intimes vibrations. A côté de ces artistes plaçant la sensation du moment au-dessus de tout. il en est d'autres, aussi épris de beau, aussi amourt>ux de grandes choses. mais doués d'un instinct plus humain, plus accessible à l'impression de nos toLirments et que guide seul le désir de faire servir leur art à l'amélioration de notre humanité. Ce sont justement ces artistes-là, -ceux qui. sans rien abandonner de leur ferYeur, ne dédaignent pas d'ètre des hommes. - qui se font de plus en plus rares.· Entre eux et les adeptes de l'art pour l'art, existait un abime, creusé par l'inditférence des uns et l'ardeur généreuse des autres. Nos modernes littérateurs ont su éle,·er entre eux et ces derniers une barrière encore plus infranchissable. C'est que chacune de ces catégori~s d'écrivains résume parfaitement les tendances et la manière d'être de l'époque au milieu de laquelle elle a grandi. Les deux premières, incarnant l'esprit du commencement de ce siècle. pouYaient encore montrer un certain enthousiasme pour les questions d'ordre purement poétique et se battre pour des formules d'esthétique. La génération actuelle ne sait plus rien de ces grandes luttes! Ce n'est pas que la concurrence soit moins acharnée entre les différents partis qui se disputent la fayeur du public : mais elle reste toute commerciale, ramenant les discussions théoriques au niveau d'une réclôme plus ou moins bien organisée. Et, quoi qu'on puisse objecter, c'est à cet esprit mercantile qu'il faut rapporter la décadence indéniable de notre littérature et surtout de notre art dramatique. Il n'est plus question aujourd'hui de faire soit de l'art pur, soit de l'art social.

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