La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

LA Sl'rUATIOX pour la faire servir à ses fins. Consciente de sa 1,nissance, eutrainée par l'utilitarisme universel, la presse s'est taillé une large place dans le uouveau monde féodal; il n'est si petit sentier, si petit ruisseau, où elle n'ait multipli6 les péages; elle perçoit tribut sur tout ce qui vit, comme les barons entreprenants aux époques de grandes rapines». Ce u·est pas la presse ainsi industrialisée, qui peut opposer une digue anx envahissements de l'exploitation capitaliste et du parasitisme financier, dont l'aut~ur de l' Ilew·e présente signale la continuelle aggravation. aboutissant ù la rapid<' cons· titution d'nne nouvelle féodalité, celle de l'argent: L'outillage mécanique du travail, agent le plus actif de l'acc1·oissement de la richesse, augmentait le pouvoir réel de cette richesse en mettant à sa merci les masses ouvrières; elles dépendaient de la machine, qui Mpend du capital, seul capable de l'installer et de l'alimenter. Ces conditions êtant données, un état social très s~mblable à la féodalité devait inévitablement se reformer. Entre la dominatiun qui se justifiait par· l'épée et celle Qui se justifie aujourd'hui par l'argent. je ne crois pas qu'un esprit de bonne foi puisse hésrter à reconnaitre l'ir!cntité du fonctionnement 01·ganiqur sous la diversité des manifestations accidentelles. Par le jeu du crédit, le capital industriel a reconstitué entre tous ses possesseurs une échelle de suzeraineté analogue à l'échelle féoJale; de la petite usine à la g1·ande, de celle-ri à la haute banque, les liens rie subordination et de protection mutuelle sont évidents.Il y a parfois des conflits, des abandons; il y en avait aussi dans le corps féodal. La condir,ion des subordonnés du capital est sans doute infiniment prcférable à celle des serfs du temps jadis ; mais c'est par suite de l'adoucissement des mœurs, bien plus que par la restriction essentielle de la puissance maitresse. Si celle-ci voulait abuser de ses avantages, je vcl'l'ais mal la différence ent1·e la faculté de tuer impunément un homme d'un coup d'épieu et la facultë de l'affamer. en lui refusant du travail.- li en trouverait ailleurs, dira-t-on; le serf pou,·ait aussi passer sur les terres d'un autre maitre, pou1· y courir les mèmes risques. Je raisonne ici sur l'étendue du pouvoir latent, et non sur le pou,·oit· exercé; le p1·cmie1·était illimité, avant la loi qui autorisa les grè,•es. Le filet jeté sur les hommes pat· la féodalité nouvelle est à la fois plus légér et plus souple, plus solide et plus inévitable que l'ancien. Celui-ci était à mailles de fer, dures et inégales; il déchirait jusqu'au sang ceux qu'il prenait, il en laissait èchappe,· beaucou1>d'autres; le nouveau blesse rarement, on sent moins sa pression, mais il ne laisse échapper personne. Mais si plus étendue que l'ancienne, la nouvelle féodalité est loin d'être aussi solide : Nous avons fait le tour du donjon moderne; bàti sur le sable, chancelant faute d'étais solides, démantelé après moins d'un siècle, il est à demi abandonné par ses défenseurs hésitants. Comme le remarquait il y a déjà dix ans l'auteur de ce livre judicieux: Le problème de la France contemporaine; la bourgeoisie est d'autant plus faible pour rcsister à la logique socialiste qu'au fond elle n'est pas très certaine de sa propre légitimité, ni

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