La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

LA LIBERTÉ MORALE ET L'ORIGJ~E DU DROIT û9!) li Mais l'homme possède la faculté de communiquer aux autœs individus de l'espèce les sensations qu'il éprouve et les idées qu'elles provoquent. Il est essentiellement sociable, car ce n'est que par la société qu'il parvient à se créer une existence conforme à l'action naturelle, aux exigences impérieuses de son organisation. Sans la société, il ne serait, pour ainsi dire, que le germe de l'homme que nous connai;;sons, que noue voyons deYant nous: ou, pour parler avec plus de justesse, disons plutôt que, sans la société, l'homme ne se conçoit pas. Ce n'est pas de son expérience seule qu'il profite, mais il bénéficie encore de celle qui est acquise par ses semblables. Ce qui sables à sa santé: car notre prisonnier est l'héritier présomptif de l'empi,·e, tant que d'autres descendants du prophète ne sont pas nés dans le sérail du Sultan. Evidemment le jeune homme, privé de société, d'inst.-uction, et condamné à cette vie depuis son enfance, ne vivra guère que pou,· les plaisirs de la tahle qui, seuls, inte1·1·ompentpour lui la: lourde monotonie de l'existence. Cependant l'empereur perd peu .l peu l'espoir d"avoir des descendants directs; il croit devoir assurer par son frère .la durée de la dynastie. Un jour, le prince voit apparalt1·e dans son appartement une jeune et belle esclave qui partagera dorénavant avec lui les rigueurs de l'emp1·isonnement. tout en les adoucissant par les charmes de .a société. L'horizon s'élargit; l'amour s'empare des sens de notre prisonnier et <lonne naissance à une foule de nouvelles éqiotions, plus douces que celles qu'il a connues jusqu'à CP. moment. Ne croyez-vous pas que notre jeune homme commencera à ,·egarder les délices de la table avec plus <l'indifférence, et qu'il sera dominé eu partie • par les nouveaux plaisirs qu'il doit à la présence de sa compagneo/ Un peu plus tard, le sultan a1·1·ire à la conviction qu'il sera privé du bonheur de la pate.-nité; il réfléchit qu'il faut un homme pour présider aux destinées d'un grand empire, et il prend la décision d'adoucir g.-aduellernent l'emprisonnement sévère <lu prince. Le jeune homme est conduit à la chasse, à la pêche; on le convie à tous les exerci~es du corps qui peuvent développer ses forces et son courage. Gràce aux entraînements de ces exercices violents, il se délivrera de joui· en jour mieux de l'empire absolu que la gourmandise exerçait jadis sur lui ; il verra s'affaiblir ~gaiement les nouveaùx liens dont l'amour l'avait enlacé. Toutes les séductions féminines pâliront le plus souvent devant les rudes attraits et les périls de la chasse ou de la pèche. Bientôt le prince est appelé aux camps militaires; il suit l'armée à la guene, où la gloire de ses ancêtres l'excite à les égal~r; il assiste aux conseils des ministres. où de graves intérMs sont pesés, réglés; bref, plus il sera initié aux émotions infinies de l'existence militaire et de la vie publique, plus notre jeune homme s'affranchil-a.du joug ,1.,ses anciens penchants; il les aura contrebalancés, et par cela même il les dominera; il aura conquis une plus grande somme de liberté morale.

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