La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

698 LA REVUE SOCIALISTE Dès lors la lutte existera entre le désir de suivre le penchant du moment et la crainte des maux qui peuvent en résulter: il y aura hésitation à éloigner plutôt ce mal que de se laisser choir dans cet autre ; il y aura doute s'il faut s'imposer cette privation pour arriver à une jouissance moins immédiate, mais plus grande ou plus intense que celle dont on ferait le sacrifice. Tant que le cercle de l'expérience est peu étendu, ces combats intérieurs sont fort légers et se décident presque toujours, lorsqu'il s'agit de jouissances, en faveur du premier plaisir qui s'offre. Estil question de maux à endurer, l'homme cherchera à détourner celui qui est le plus proche; il est en tout l'esclave de ses sens : le plaisir ou la crainte le gouvernent en maîtres. :.\fais à mesure que l'expérience agrandit le cercle des sensations dont la mémoire reproduit l'image ou l'empreinte, et qui sollicitent à leur tour l'homme de les rechercher ou l'engagent à les fuir, l'empire des anciennes sensations diminue, car il s'établit une sorte de balance, une équilibration. Chaque jouissance d'une nouvelle espèce est un contre-poids qui aide à détruire l'omnipotence des premiè>res convoitises et à modifier les anciens penchants, ainsi que les conditions de la lutte ou de l'action passionnelle. Chaque crainte nouvelle, chaque nouveau danger fait pâlir quelques peurs du passé. Il y a affaiblissement graduel des premières inclinations, qui ne règnent plus aussi despotiquement sur l'homme que dans l'origine. Il apprend à vaincre tel désir, en lui opposant tel autre, ou une combinaison de plusieurs inclinations qui se soutiennent mutuellement; en un mot, les bases d"une indépendance partielle se dessinent, l'homme naît à la liberté relative, à la vie intellectuelle et morale. L'intelligence consiste à savoir tirer pour nous-mêmes et pour l'humanité le meilleur profit de tout ce que la nature a mis à notre disposition. Pour arriver à ce but, nous nous servons des empreintes que la mémoire a gardées de nos rapports avec les choses et dont la combinaison plus ou moins simple ou compliquée forme ce que nous appelons nos idées. En se combattant ou en se soutenant, ces emprei1;ites et lem·s combinaisons forment des groupes, un certain noyan prédomi11a11t qui donne son cachet à. l'homme et qui, en se réfléchi8sant dans ses actions et dans sa manie1·e d'être, constitue son camctèrf', sa J!f'rsonnalité moralf' (1). (1) Cherchons à éclairci!- mieux cette théorie par un exemple. On sait avec quelle défiance atroce les sultans turcs surveillaient autrefois leurs frères. Supposons un de ces malheureux, enfermé dans un appartement ùu château par ordre de l'empereur dont il est le frère unique. li ne voit queJes esclaves qui le servent à table et lui donnent les soins h1dispen-

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