La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

LE PROLÉTARIAT AGRICOLE 675 disposition craintive : sa poltronnerie s'idéalise ; il lui faut des terreurs nocturnes, des appréhensions visionnaires, des épouvantes surnaturelles. Au fond il est encore païen. Le monde réel qui l'enveloppe ne se distingue point à ses yeux ùu monde imaginaire émané de son esprit. La mystérieuse action de puissances d'un ordre supérieur que les gens des villes méconnaissent lui paraît s'exprimer dans les plus simples accidents de l'ordre visible qui les recouvre. Il croit aux influences occultes, aux visions, aux incantations, aux rêves et aux présages. Si on voulait un jour soumettre it lïnfaillibilité du peuple, par rogation plébiscitaire, une question comme celle des sorciers ou des revenants - pourquoi pas aussi bien que celles de l'ordre politique?- on en obtiendrait une réponse plus instructive assurément que ne le fut jamais et ne le sera aucun oracle du môme genre : car on éprouverait, chiffres en main, ce que peut la propagande trop niaisement vantée ùes écrits quand il s'agit ùe faire brèche dans le roc encyclopéen du préjugé rural. Il ne serait plus permis de s'illusionner sur le résultat obtenu après trois siècles de science et de philosophie par ce qu'on est convenu d'appeler la diffusion des lumières. On serait peut-être forcé de voir ce qu'on vent toujours ne pas voir : que notre société repose, malgré tout ce qu'on peut dire, sur une masse compacte de quatre millions, ou plus, d'êtres humains dont la pensée n·a fait, deplis les âges barbares, aucun progr~s essentiel pour lesquels toutes les conquêtes dont se glorifie l'esprit moderne sont parfaitement non avenues. Possible est-il qu'on en vint alor,; à mieux comprendre ce que l'invasion politique des classes rurales peut valoir pour une société; au moins on reconnaîtrait peut-être la nécessité de s'adresser, })Our leur éducation sociale, à d'autres moyens de propagande, plus matériellement efficace~. De cet affaisaement del 'intellect et du moral chez le prolétaire de nos campagnes issu en droite lignée de l'esclave agricole d'autrefois, intermédiaire historique entre le serf d'hier et le cultivateur libre de demain, il en ré,mlte que le sentiment qui, chez les peuj1les primitifs, fait la dignit('., de l'homme barbare, ne saurait exister en lui. L'ardent amour de la cité n'entre point dans son âme ; il ne connaît que le clocher, figure tout imaginative, qui n'est en rien la même chose. Il n'y a aucun fond à faira sur sa vaillance patriotique. Allez clone fab·e entendre à son intelligence bornée ce que c'est qu'un groupe ethnographique, une unité nationale, une frontière naturalle, la solidarité de contrées situées à des centaines de lieues avec lesquelles il n'entretient aucun rapport ou commerce. direct.

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