La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

ü68 LA REVUE SOCIALISTE portés clans ce but ne le soient pas à faux, ce qui n'est. pas aussi facile qu'on pourr,üt le croire et suppose une véritable connaissance de l'élément campagnard. Malheureusement, cette intelligence a jusqu'à présent fait défaut. Composée de besoins, de griefs, de déclassements, de mécontentements citadins, la démocratie militante, celle qui fait les insurrections et les écroulements politiques, ne connaît pas le paysan. Aussi a-t-elle commis à son endroit les bévues les plus lourdes, comme si elle avait pris à Uche de s'alliéncr une classe d'hommes qui se détermineront en faveur de la Révolution pour peu que celle-ci prenne les moyens de leur faire une bonne fois sentir par une démonstration palpable qu'elle est leur cause et l'expression de leurs intérêts. L'homme des champs, comme les fantaisistes qui ont trouvé bon de le chanter sans se donner la peine de le connaître l'ont poétiquement appelé, est nue espèce d'homme tout à part, qui n'est sans cloute point l'homme des bois, mais qui n'est pas encore l'être civilisé des sociétés perfectionnées. Bimane aussi peu attrayant que puisse l'être aucun type humain tant qu'il est mal la,·é de la fange et du limon originels, il est encore clans la nature, dans la brutalité et l'ignorance. L'isolement et le silence <le la vie des champs,sa mOJLOtOniceontinue,l'nniformité,la dureté <lnlabeur ttn 'elle réclame et sa lenteur, l'insu flisance permanente <lescanf)es de stimulation; la grossièreté des aliments, tout jusqu'à la société <lesbêtes avec lesquelles travaille, mesurant son pas sur leurs pas, et vit l'homme <lescampagne:; concourt à tenir son cerveau dans une espèce <letorpeur contemplative où le plus habituellement ses facultés sommeillent. Le nombre des combinaisons qu'il a dans la tête est incroyablement réduit. Observez-le patiemment, faites-le parler on plutôt laissez-le parler, plus vous le pratiquerez de longues années et plus vous serez étonné de l'étroitesse du cercle clans lequel tourne sur lui-même ce mécanisme intellectuel. Le paysan vit de préjugés, acceptés sans contrôle, que l'expérience journalière clément toujours sans les détruire à jamais; de traditions séculaires, transmises <le père en fils, vraies ou absurdes, indiscutées; d'apophtegmes appris par cœur, qui lui tiennent lieu de raison des choses. Même en ce qui le touche de plus près, dans le cercle de ses occupations, il ne crée rien, n'invente rien, ne perfectionne, ne s'ingénie ni ne s'avise, ne supplée rien. Tout ce qui est nouveau lui répugne, dévoyant chez lui la routine, qui est le foncl même de son être. Voudrait-on en conclure que sous la gangue massive dont elle est enveloppée l'intelligence du paysan manque d'une certaine solidité? La conclusion serait injuste. Si son esprit, lent à Re mouvoir, est peu ingénieux. en revanche il n'est pas dépravé.

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