La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

56 LA REVUE SOCIALISTE Lirotte s'arrête et désigne de la main un groupe de femmes assises sur le même divan que Camille et !'Ennemie. - Regardez-moi ça, je vous prie. Devant les femmes se tient debout un bamhin d'une dizaine d'années occupé â déballer tout en bavardant une boite de parfumerie. ?our les dé.:der à acheter, il agace les clientes, qui rient de ses propos vicieux. A rune, même, il passe une houppe de poudre_ de riz sur le visage. - J'ai envie de me le payer! s'écrie une de ces inconscier.tes femelles. - Non. pas vous! riposte le petit drôle. J'aime mieux elle. S'adressant à celle qu'il a désignée, il zézaie comme un amoureux en tête-à-tête. -- Veux-tu que je vous fasse les lèvres? Tandis que la grosse brute rit aux éclats, il a tiré de sa boutique un crayon rouge. Elle redevient sérieuse alors, et écrasant son épais corsage sur le marbre elle tend ses lèvres au bambin qui, soudain, lui plante un baiser d'homme et se recule en se garant d'un soufflet qui ne vient pas. Les voyant toutes rire, il s'esclaffe aussi et attend. Enthousiasmées, elles vident ~ moitié la boite du petit mercanti qui s'éloigne après avoir soigneusement compté son argent. - Bravo, le gosse! s'écrie Lirotte. - Pauvre enfant, murmure !'Ennemie. Lirotte la regarde avec un étonnement narquois. Cette honnête femme qui vient passer son temps dans une brasserie de nuit le déconcerte et l'amuse. Pourquoi ne prend-elle pas le ton du lieu. si elle est une simple curieuse 1 Et si elle fait profession de vertu, que ne coifîet-elle le bac à charbon de la salutiste ou la cornette de la religieuse? - Vous avez une maladie de morale, ma petite dame, dit-il. Si je pouvais m'intéresser à qui n'est pas moi,je vous conseillerais de soigner ça. Mais j'ai pour principe de laisser chacun s'amuser à sa guise. Supposez tous les vices, - et, sans vous offenser, les vertueux ont en cette matière une imagination merveilleuse, - eh ! bien, je les ai ou les aurai. C'est ma vertu, à moi, parce que c'est mon plaisir. Tout ce qui l'augmente m'est bon, et vos grimaces de dégoût ne me font pas honte. Vous ririez, n'est-ce pas, au nez d'une dévote qui manifesterait son mépris pour votre ami Ferrals, incroyant par principes solidement déduits. Eh bien, moi, je ris de votre mépris, dévote de la morale convenue que vous vous êtes fabriquée et qui est à peine plus large, plus humaine,que celle du vulgaire. Ce que vous appelez ordure m'est régal. Demandez à Ferrals si je me vante, lui qui, par un calembour de philosophe en goguette, m'a nommé l'ilote et me tolèrè auprès de lui pour juger de ce qu'il appelle ses progrès moraux met à chacune de nos rencontres de distance entre nous. Pour moi, je tolère sa vertu parce

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