La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

L'AME DE DEMATX - Est-il authentique, au moins, votre scandale? demande Camille. - Le fait est vrai, répond le journaliste. Pour le ministre, je ne suis pas bien sûr que ce soit lui ... Bah! il en est capable, comme nous tous, d'ailleurs ... Et puis, je ne l'ai pas nommé. Camille considère avec stupeur le répugnant personnage. L'Ennemie, moins capable de se contenir, l'interpelle d'une voix où vibre son émotion. - Est-ce bien honnête, cela, monsieur? - L'honnêteté, madame, c'est pour tout le monde de payer quelquefois ses dettes, afin de pouvoir en faire de nouvelles ; pour un journaliste, c'est de raconter des choses intéressantes à ses lecteurs, vraies ou fausses, il n'importe; vraisemblables toujours, toujours. Celui qui apporterait un serpent de mer au journal, fùt-il authentique, 11y remettrait pas les pieds le lendemain. - Est-ce vrai, Ferrals? dit Camille. Ferrals rougit légèrement pour l'honneur d'une profession dont il vit et où il apporte sa probité organique. - Ferrals ne me démentir:i pas, reprend Lirotte. lui qui pourrait gagner mille louis par an s'il était un peu plus ... journali,te. Vous ètes un serin. mon cher, a\'ec vos principes. li faut faire la part du métier et servir les gens de leur plat. Croyez-vous qu'ils liront, demain, mes quatre-vingt lignes de morale? lis iront droit aux ordures du ministre: chacun d'eux s'en délectera en son particulier et tous s'en indigneront publiquement; c'est alors que leur serviront mes adjectifs. Les socialistes, pour qui, comme vous, j'ai un faible assez prononcé, crieront, dans leurs meetings, à la pourriture bourgeoise et fulmineront des ordres du jour demandant « à ce que » justice soit faite de ceux qui corrompent les filles du peuple. Comme si jamais le « bourgeois •> avait l'étrenne de la petite ouvrière ! - A vous entendre, monsieur, reprend !'Ennemie, personne ne serait bonnète. - Ma chère dame, vous me paraissez avoir une préoccupation toute spéciale de l'honnêteté. Si vous y tenez absolument, je vous dirai que pour moi tout le monde est honnête. Ainsi, par exemple, vous me paraissez devoir être classée dans la catégorie des honnêtes absolus, plus sévères pour eux-mèmes que la loi et mème les convenances. Mais vous devez avoir comme les autres votre tréfond de canaillerie. Vienne l'occasion et vous verrez comme ça montera vite à la surface, et comme vous vous étonnerez vous-même. Il suffit pour cela d'un rien : une fièvre t_vphoïde,par exemple. A côté de ces impeccables, dont vous êtes si vaine d'être, il y a les honnêtes avec le code. Enfin, il y a ceux qui ne s'inquiètent des règles que pour les violer sans être pris. A ceux-ci va toute mon estime, jusqu'à la la chute inclusivement, car j'ai à ma manière le respect du malheur.

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