La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

536 LA REVUE SOCIALISTE Cette double manifestation de l'amour trouva son expression dans une riche littérature. Après un long vagabondage dans les chàtcaux isolés et sur les grandes routes, au milieu ùes trouvères, elle y trouva encore un sùr refuge et put soutenir une lutte tenace contre l'influence du nouveau régime social qui ,e préparait. Dans les premiers écrits des poètes italiens, Giunicelli, Orlandi, Prescobaldi et d'autres, l'amour est montré l'élément principal de la vertu, de la justice et de la vérité. Ils l'élèvent et l'exaltent à la hauteu1· d'un idéal inaccessible. Après eux viennent les chantres de Béatrice, de Laure, de l!'iametta. Dante déclare que son inspiration poétique et philosophique lui vient de son amour infini. Laure est pour Pétrarque la source de toute félicité, de tous bienfaits, de tout bon sentiment. Avec Fiamctta, nous descendons déjà à un degré plus b:ls. Dès lors, le culte de l'amour ne s'élève pins, selon l'expression de Dante, jusqu'à la hauteur des cieux, où règne la lumière pure, la lumière éternelle de l'intelligence et de l'amour du bien. A mesure que nous quittons ces hauteurs, l'étoile s'éloigne de nous et nous ne voyons bientôt plus que son dernier reflet. Déjà, en plein romantisme du moyen-àge, une réaction se manifeste ; la satire donne la chasse au lyrisme et à la fable romantique. L'inaction orgueilleuse, la destruction mutuelle et le manque de développement intellectuel des classes féodales leur devient funeste; clics cèdent peu à peu devant l'influence morale et matérielle du citadin, cc pionnier du progrès social. Le château poétique et la vie insouciante sont abandonnés. Les trouvères disparaissent avec leurs charmantes ballades. Le roman de chevalerie qui les remplace est le dernier acte des tournois et des fêtes seit,:neurialcs depuis longtemps abolis.Finalement, l'image lumineuse de l'amour au moyenâge est remplacé par les caricatures de Don Quichotte et d'Clrich von Lichtenstein. Nous nous trouvons de nouveau devant un tableau de ruines, non moins poétique que celui qui nous était offert sur la hauteur d'où nous sommes descendus. L'amou1· chevaleresqu~, si charmant, si élevé, est enterré à jamais sous les débris de la féodalité. Le pouvoir absolu s'affirme ainsi que la centralisation poussée it ses dernières limites ; les représentants de l'âge disparu se montrent à nous comme les valets du grand roi et les progrès de la servitude s'étendent à toutes les manifestations de la vie sociale. La poésie entre au service du monarque ainsi que les restes de la féodalité. Dans les meilleures œuvres, vous chercheriez en Yain l'amour idéal : les écrivains les plus illustres en ont perdu la trace. La Yie moùerne commence, pratique et mesquine. " . Arrivé à ce moment de l'évolution, l'auteur quitte la forme historique et s'abstient de rechercher dans l'analyse de l'ordre présent les éléments de l'ordre futur. Cependant les considérations

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