La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

EROS Rome décadente. Au temps de Tacite et de Juvénal, Tibulle se contente de chanter les sensations voluptueuses. Horace fait la satire spirituelle des vices de société. Virgile et Oviùe n'ont presque rien ajouté au doma.ine ùe la poésie lyrique, expreAsion la plus parfaite du culte de l'amour . • " " Ecrasée peu à peu sous le poids de ses propres vices, Rome va disparaître de la scène du monde, livrée aux compétitions de peuples barbares. Au milieu de la désorganisation générale, se fait entendre de nouveau la voix enchanteresse d'Aphrodite oubliée. Le culte de l'amour, après avoir accompli le cycle de son évolution, revient à son point de départ. L'étoile merveilleuse, éteinte depuis des siècles, reluit à l'horizon et guide l'humanité. L'appel de l'amour absolu et constant, fidèle et indissoluble se fait entendre dans la nuit de Rome décadente. Une nouvelle ère idyllique s'ouvre, une nouvelle poésie élégiaque et légendaire naît, qui rappelle l'époque mythologique de la civilisation païenne. Mais le nouvel idéal n'implante pas sa domination sans difficultés. L'organisation sociale qui s'ébauche commence par ù'interminables émigrations de peuples, des guerres prolongées et de mutuelles destructions. Dix siècles s'écoulent ainsi, remplis de dévastation et de barbarie, avant que se montre enfin, au moyen-âge, avec les chants des trouvères et des ménestrels et les statuts romantiques de la chevalerie, la floraison complète du culte de l'amour. « L'amour, comme sentiment absolu, basé sur la communauté de deux âmes et trouvant sa satisfaction en soi-même, ne peut, ni se faire à la réalité prosaïque, ni se développer au milieu dès cris de gue1·re, du cliquetis des armes, du triomphe sanglant des vainqueurs, et des gémissements, des plaintes désespérés des vaincus. Aussi, fuyant le tumulte des passions guerrières, l'amour cherchet-il le repos loin des agitations de la vie et trouve-t-il un refuge dans le château isolé sur le sommet de la montagne. » C'est là que la femme, livrée à la méditation des beautés sereines de la nature et aux délices de la quiétude heureuse, cultive librement en elle la flamme divine qui fait travailler son imagination et qui,sous forme d'images ravissantes et fantastiques, s'éveille dans son âme au chant inspiré du trouvère et du ménestrel. Au sein de cet atmosphère poétique et tout en revêtant sa lourde armure pour se rendre· au tournoi, l'homme à son tour se sent comme élevé au-dessus de la réalité brut.ale et poussé à de hauts exploits par la main de la Madone dont le culte s'identifie avec l'amour chevaleresque.

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