La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

L'AME DE DEMAIX -!!) - Pourquoi m'avoir trainé ici? dit Camille. Ce sont pour moi choses vues et revues. Je connais toute cette penaille de faux artistes et de vraies prostituées, et j'ai bu au fond de tous les bocks de jadis les écœurantes théories qui se braillent à toutes les tables de cette salle où seuls les murs sont intéressants. li y a donc des laborieux dans cette tourbe? achève-t-il en admirant quelques paysages parisiens d'imprécise grisaille, savante et prenante. - li y en avait un. Il n'a travaillé que pour l;i maison. On l'a enterré hier. La patronne, une maline, le payait en consommations et en nourriture ... Mais nous ne sommes pas venus pour cela. Où est donc !'Ennemie. - Qui appelez-vous ainsi ? - Une femme, une honnête femme. Ses yeux sont pleins de visions d'art et son front n'habite que de nobles pensées. - Et elle vient ici, dans ce sabbat '. - C'est une pauvre coureuse de cachet que l'horreur de la solitude y amène tous les soirs, faute de mieux et crainte de pire. On est tout de mème près plus de l'esprit ici que dans les familles où elle vend du piano à l'heure et à la tâche. - Pauvre fille... Mais ce nom : !'Ennemie? - C'est moi qui le lui ai donné, et moi seul l'appelle ainsi. Voici. hélas! pourquoi: Nous nous détestons de ne pouvoir nous aimer. et nous nous recherchons pour nous quereller. Mais. la voici. Une jeune femme vient d'entrer; elle va droit à la table des deux amis. Son allure est vive et décidée, ni hommasse ni fillasse. A la voir propre et correcte. de beauté régulière et de regard calme, on la prendrait pour la caissière affairée mais ordonnée d"une maison de commerce. - Je ne comptais pas vous voir ce soir, dit-elle en échangeant une brève poignée de mains avec Ferrals et répondant d'un court salut de tète à l'inclinaison respectueuse de Camille. - Je ne devais non plus venir, répond !'écrivain. Mais mon ami Camille me tombe de Cannes, une plaie d'amour au flanc, et nous avons commencé la cure aussitôt ... Oh I ne vous méprenez pas ; il ne s'agit ici d'aucune des maladies banales que traitent les psychopathes de la suite à quinzaine des revues riches: il aime, il est aimé, mais i1 a peur de s'engager; il redoute les lendemains, ces horribles lendemains où l'amour mort au cœur du moins constant, empoisonne l'autre comme la pestilence d'un cadavre de forçat, fait mourir de dégoùt et d'horreur le survivant enchaîné. - Et c'est vous qu'il a choisi! - Oui, !'Ennemie, moi. - Pourquoi ne m'avez-vous pas guérie, alors, vous qui n'aviez qu'un mot à dire. 4

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