48 LA REVUE SOCIALISTE penser, se résout à suivre son ami dans la nuit tandis que Pataud se rendort auprès du poète. I I - Entrons ici, dit Ferrals en tournant le bouton d'une porte vitrée et poussant son compagnon au milieu d'un nuage de fumée qui le prend aux yeux et à la gorge. L'établissement se compose de deux petites salles séparées par une demi-cloison de bois ajouré. Autant de tableaux sur les murs que de livres dans le cabinet de Ferrals. N'étaient les tables de marbre chargées de consommations, l'attitude des consommateurs et la fumée, on se croirait dans la galerie d'un amateur riche et intelligent, mais passionné pour un seul maitre. Chaque table forme un groupe, hommes et femmes mêlés; les hommes, disputeurs ; les femmes, chuchotantes et, par instant rigoleuses bruyamment. Au piano, dans la seconde salle. un petit râpé gras et blême joue du Wagner ; à deux pas de lui un beau gars blond et rose dit en mélopée un poème sans détacher les yeux de son manuscrit. Un peu plus loin surgit d'une dispute ce cri : - Je te dis que Zola est une buse, pas intellectuel pour deux sous! La même voix reprend plus calme, comme donnant à la fois une explication et une excuse : - D'ailleurs. il n'a jamais su écrire. Une très grosse femme à face bestiale de maquerelle s'écroule sur le parleur et graillonne : - Moi, il me dégoûte; on ne devrait pas permettre d'écrire des saletés pareilles. Lui, vexé. hausse les épaules. - Je ne parle pas dè ça. - Mais j'en parle, moi, j'ai bien le droit de donner mon avis, moi! - Oui, Nana, t'as raison, ma fille! fait, moqueur, un voisin de table. Ferrals et Camille ont pris place non loin du groupe. - Cette vieille, dit Ferrals à son ami, a mis Je côté quinze mille francs de rentes en faisant le haut trottoir. Très bourgeoise, la seule concession qu'elle accorde à son passé, c'est de venir tous les soirs s'enfermer ici avec des artistes et des écrivains de brasserie, des cabo_ tines et des entretenues de Montmartre. Elle sustente en ce moment l'adversaire de Zola, un rude gaillard qui tombera tous les maitres, quand il daignera écrire son roman,
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