La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

468 LA REVUE SOCIALISTE jovialement de groupe en groupe en promettant victoire. Ah! les troupes dn vieux de Broglie peuvent venir, à présent on les recevra de pied ferme. Mais viendront-elles seulement? Les régiments du Champ-de-Mars n'ont pas bougé, celu~ de la Fére, caserné depuis dimanche aux Invalides, a regagné sa garnison clans la nuit, laiss:mt le gouverneur de ]'Hôtel sans défense. Le défilé se presse, envahit l'esplanade et la rue Amelot « Vive la Nation ! En bas la Bastille ! JJ. Et tous, massés, paraissent attendre impatiemment cet ennemi qui ne vient pas, retourHent furieusement clans leurs mains les armes qu'ils ont chèrement acquises, regardent.avec insistance aux crêtes de cette Bastille les canons en batterie, ces bouches qui béent, prêtes à cracher la mort sur Je faubourg de la plèbe ouvrière et le Saint-Marceau des guenilleurs. J> L'heure est venue! Personne n'a donné de mot d'ordre! Un cri parti, on ne sait de quelle poitrine, arraché presque inconsciemment d'une gorge, sons l'empire d'une pensée obscure mais latente en des millier:; de cerveaux, et ça été le signal ! Suggestion étrange, phénomène singulier, mais toujours le même. On ne décrète pas les Révolutions, elles se font tontes seules. Celles de demain comme celles du passé éclateront quand l'Idée sera mûre, notre rôle est de la faire mûrir. Qu'on nous pardonne cette digression ... et laissons conclure l\1.Adolphe Tabarant. « Et c'est fait, le choc est donné, le canon tonne, roule dans le faubourg en terrifiants échos. Les boulets vont faire leur trouée rouge clans la chair de cc 'fiers Etat qui s'insurge. }fais l'enragé galop se poursuit. Encore d'affolées nuées d'hommes arrivent. La, rue Saint-Antoine, ouverte à tous les quartiers marchands, charrie fa bourgeoisie, sur son passage culbutant tout, pénétrant à coups de reins l'inquiétante cohésion des métiers, la puissante et docile foule ouvrière, qui de tous points déborde, torrentielle, courant à cet assaut en vêtements de travail comme à un labeur. Et les faubourgs, aussi, qui semblent ne pouvoir se videi· de leurs légions de misère, de la fourmillante tourbe méprisée des sans-logis, descendant avec un piétinement de bêtes laehées, hommes barbus et velus, femmes bbourées de petite-vérole, enfants maigres s'agrippant aux cottes maternelles. « A la Bastille! A la Bastille! Et plus haut que la rauque voix du canon, plus haut que le tocsin furieusement sonore, s'entend, formidable, ce cri que sous les murs mêmes de la forteresse des patriotes jettent aigûment, oubliant leurs fusils, comme s'il était une arme plus terrible, et comme s'il de-vait, ce cri, assurer le triomphe du peuple, faire s'écrouler par magie les huit tours noires, le féodal monstre do pierres en lequel s'incarnent les misères et les oppressions. » • • •

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