La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

290 LA REVUE SOCIALISTE homme sans caractère, avait depuis plusieurs années, renié la politique libérale première qu'avait illustré le demi-affranchissement, néanmoins mémorable, de 1861, et appesanti sur les progressistes le poids d'une intolérable persécution. Elle était pourtant bien pacifique tout d'abord l'activité des disciples de Tchernichewsky, suivant en cela l'idée du maître qui n'était pas un révolutionnaire dans le sens ordinaire du mot. (< Dans ses Lettres sa11sadresse, il déclare tout d'abord que le peuple russe, bien que possédant beaucoup d'éléments socialistes, n'est pas encore prét pour la Révolution Sociale. Il ajoute que la propagande par la parole et par l'exemple est la condition sine quà 11011 du triomphe futur. Cette idée est à plusieurs reprises exposée dans OJ,efaire?,, (Blumenthal, dans la première Revue socialiste, 1880.) C'est en s'inspirant encore de cette nécessité et de ces principes que la jeunesse enthousiasmée par le OJ1e faire? poussa ce cri sublime: J/1/ons dws le 'Peuple! Ecl.1irons le 'Peuple! et l'on conforma les actes aux paroles. On renonça aux sociétés coopératives, trop tracassées par la police, comme on avait dû renoncer aux cours publics; mais on fit mieux. Des milliers de jeunes gens sacrifièrent leur carrière, leur bien-ètre, leur fortune, pour se jeter, en effet, dans le peupL.·, vivre de sa vie de travail, de servitude, d'humiliation, souffrir avec lui, et pendant ce temps lui apprendre à épeler les mots de liberté, de solidarité et d'émancipation. Les premiers chrétiens, devant la corruption et la dureté romaines, s'étaient contenté de fuir dans la Thébaïde; les premiers socialistes russes, ces innombrables jeunes gens qui, avec Sophia, Bardine, Dolgoutchine, AlexceiefT, s'en allèrent ainsi évangéliser les masses furent autrement grands, que les Antoine, les Pacome, les Siméon Stylite et tous les anachorètes chrétiens qui, fuyant le devoir social, se refugièrent au désert et s'y mortifitirent, dans le but de sauver leur âme san5 souci de leurs semblables qu'ils laissaient grouillant dans les corruptions et dans les douleurs de la société romaine, en attendant les châtiments éternels d'un Dieu implacable. Les Propagandistes russes, ainsi les appellera l'histoire, repoussaient l'immoralité du salut individuel, ils ne voulaient de salut qu'avec leur peuple ; ils s'inspireront quelque jour les historiens, les psychologues et les romanciers désireux de montrer jusqu'où peut aller quelquefois la nature humaine dans l'abnégation, le dévouement actif et l'altruisme_ li parùt qu'on assistait à l'éclosion d'une religion nouvelle, la meilleure et la plus humaine qui jamais eùt existé. (< A l'appel des initiateurs, les âmes se lèvent dans la honte et la douleur de leur vie passée. On abandonne sa maison, ses richesses, ses honneurs, sa famille, on se jette dans le mouvement avec une joie et un enthousiasme, une confiance comme on n'en éprouve qu'une fois dans la vie, comme on n'en trouve plus quand on l'a perdue. Déjà ce n'est plus un mouve-

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