La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

166 LA REVUE SOCIALISTE La vieille :Monarchie, l'Empire, la Convention même, forent des dictatures simples, si je puis ainsi dire; la monarchie constitutionnelle, la république parlementaire, sont dirigées en dessousmains par des dictatures compliquées et irresponsables. Avec les premières, la tyrannie est forte, lourde, brutale; mais le gouvernement est véritablement constitué, car il y a unité de pensée et de direction. Dans le,; autres, la tyrannie, au lieu d'être centralisée, est {•parpill6.:ià l'infini. C'est la tyrannie sourde et muette des fonctionnaires et des ronds-de-cuir. De gouvernement, à proprement parler, il n'y en a pas, au moins en apparence; car ici qui est-ce qui gouverne? 1\i le chef de l'Etat - roi ou président- dont la fonction est uniquement d'exécuter les lois votées par les Chambres, et qui est d'autant plus dans son rôle qu'il est plus inerte; ni les ministres, q ni dépendent de ce parlement, et, clans ce parlement, d'une majorité; ni le parlement, qui dépend du suffrage universel, dont l'inconsistance, lïncohérence, les contradictions et la fragilité sont si lamentablement évidentes. Le commandement est partout; non pas le commandement légal, mais arbitraire; car la loi n'est qu'une fiction, puisque ceux qui la font remettent le soin de l'appliquer it des fonctionnaires qui ne dépendent ni du suffrage universel, ni du parlement, et dont les interprétations variables n'ont aucune sanction. - « 1\Iais - s'écrient les doctrinaires - y songez-vous? La souveraineté du peuple n'est-elle pas l'obstacle permanent contre toute dictature ? )) La souveraineté du peuple! Je n'en voudrais point médire. C'est une belle souveraineté - sur le papier, et qui ronfle bruyamment dans les périodes des rétheurs. Chaque citoyen, de par son bulletin de vote, est, en fait, le maître de l'Etat. Il dirige, pour sa dix millionnième part, la politique intérieure et la politique extérieure, indique les réformes économiques qu'il exige, et nomme les mandataires qu'il charge de réaliser ces réformes, de pratiquer cette politique. Ce serait parfait, sans aucun ùoute, si nous vivions dans une société idéale, composée de citoyens sachant exactement tous non seulement ce qu'ils veulent, mais encore, et surtout, ce qu'ils doivent, ce qu'ils peuvent vouloir. En est-il ainsi ? Sur dix millions de citoyens qui votent, combien sont-ils, ceux qui ont conscience de l'intérêt public, ceux qui possèdent une clarté suffisante à l'égard des lois et des nécessités de l'ordre et du progrès social? A peine quelques milliers. Les masses, au fond, ne pensent guère. Quand on sait quelle difficulté clepenser éprouvent les écrivains eux-mêmes, ceux dont

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