La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

126 LA REVUE SOCIALISTE En tous cas, à ce degré de pessimisme et de dégoùt, Jean Letrôme est mùr pour les compagnies de discipline ou la désertion. li est prèt à rejoindre aux silos d'Afrique ou en terre étrangère ceux des siens que la brutalité ou l'injustice d'un chef pousse à la Yengeance et à la rérnlte. Il dése,·rera. Et c'est le lieutenant Pichard qui favorisera sa fuite, pour donner le lendemiin sa démission et quitter le monde militaire, où sa Yie à lui aussi a été celle d'un homme inutile. Quelle conclusion se dégage de ce roman? Il y a une expression qui r·evient sournnt clans le livre. A certaines de ces heures sombres de l'existence où ceux qui se s<>ntlongtemps nourris d'illusion jettent un regard sur les rèrns cnthousi,,stes du p3ssé, la platitude et les déceptions du présent, le vide a:freux de l'al'enir, Pichard et Letrème, désespérés d'une existence irrémédiablement manquée, se demandent à quoi il leur a servi de viue. Qu'ai-je été'/ qu'aurai-je été? Rien. Rien « dans ce monde abrutissant de soldats. » ,\lais encore le pessimisme de Jean Letrèmc sur les in,titutions milit.lires est-il bien le dernier m )t de l'auteur? Un épisode du rvman nous semble en faire foi. Le gendre de ce Joseph Prudhomme qui s'appelle ~l. Des l~snet>i·csdiscute dans le salon de son beau-père a1·ec un chef d'escarlron d'artillerie. Il a été question <lu carnlier 1\liseray et Lucien ~Iazière estime que les anecdotes qu'on cite sont probablement des exceptions. - « Ues exceptions ! répond le chef d'escadron. Mais, mon cher m~nsieur, c'est-à-dire que si vous preniez à part vingt ou trente officiel's comme moi, et si vous les interrogiez, ils l'Otts raconteraient chacun plus de cent de ce.; anecdotes, il.; mus citeraient chacun plus de cent dè ce., exem;llcs. - Pa,.<lonnez-moi, ,·épon<l Lucien :\[azière, mais je ne puis in·cmpèchcr de penser qu'il faut que cela soit bien vrai pour que \"OUsen conveniez. » :\1arcel Lugnet, Abel llermant, Lucien Descal"cs, Georges Darien n'ont même pas tout <lit. l\Iais il n'y a pas que cette idole que le rnr ronge et_\[. ~Iarcel Lugnet n'ignore pas, comme Jean Letrème, « que la g-tngrène ost partout. » Aussi, comme les penseurs du XVIll• siècle voy«ient m rnt~r à l'horizon la tourmente qui del"ait emporter l'ancien ,·ég-imc, sentons-nous de nos jours l'approche <l'une autre fii1 de monde. Le jour oü il agonisera, nous ne sommes pas de ceux, pour parler comm~ Au,·élien Scholl, qui le regretteront. l..'N PROFESSEUR. Le Vœu de vivre. - René Ghil, lî92. E,1 cc deuxième volume Ghil étudie la « petite ville » au point de la Famille i:la,·gie à la vie sociale. Ghil, on peut le rappeler, réclame pour son o:u1-re, une triple portée « poétique philosophique et sociologique». _J•,ncette nouvelle œuvre, René Ghil démolit la l~gende de la l"ie pa_tnarcale <les pro,·inciales cités. Il s'indigne contre l'hypocrisie de leurs existences, démontre leurs tares égolstes ! Il flagelle la prétendue liberté du suffrage uni 1·ersrl ... On le voit, René Ghil bataille non loin de nous, pour l'avènem~r,t d'un arenir meilleur. Dms une prochaine œu1•re il se propose d'étudier la Campagne. Voilà bien <lequoi soulever des colères! •

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