L'AME DE DEMAIN 695 tel livre que vous voudrez parmi les contemporains et retranchez-en tous les mots et toutes les tournures qui ne sont pas dans Voltaire. Si vous en laisséz une page intacte, mettez que j'ai eu tort et envoyons à Charenton la moitié de notre jeunesse littéraire. Tout de même, on a donné à la forme une importance excessive, et !'écrivain d'aujourd'hui a mille peine à se garder d'une préi.:iosité puérile et pédante qui est dans tous les encriers, au bout de toutes les plumes. Le souci de l'écriture comme on jargonne aujourd'hui, est venu attester que nos littérateurs ont plus de mots que de pensées. A présent, le <<que» est prosi.:rit des phrases élégantes; ce malheureux «que» qui fourmille dans Pascal et dans Bossuet est pourchassé impitoyablement par ceux qu'alarment deux «de» que sépare un seul mot. Et malheur à qui n'habille pas ses phrases à la mode. On le tue net en déclarant qu'il ne sait pas écrire. Pédantasses, va! Est-ce que vos« de» et vos<<que» retranchés tiennent devant ceci : Que deviennent vo? prétendues beautés littéraires,qui ne sont que joliesses morbides d'un printemps, traduites en une langue étrangère? Voilà le vrai criterium. Transcrivez Manon Lescaut en n'importe quelle langue, elle fera pleurer. Essayez donc de traduire vos musiques de mots et de phrases en anglais, et vous verrez ce qu'il en restera. Un feuilletonniste à un sou vous damera alors le pion, et ce sera justice. C'est vouloir limiter l'âme moderne que de lui donner des moyens d'expression tellement spéciaux qu'elle soit arrêtée aux frontières naturelles que forment les langues des peuples. On en vient ainsi à créer dans son propre pays de menues provinces intellectuelles au-delà desquelles on n'est plus entendu, et l'on se croit très supérieur parce qu'on ne s'adresse qu'à un public restreint. Quelle misère! II est vrai que les mêmes prétendus aristocrates du verbe sont en même temps travaillés par un besoin d'exotisme dont se corrige le mal qu'ils pourraient faire. Car c'est en vain qu'on voudrait échapper à la pénétration des lettres étrangères. Nous en avons autant besoin ~t elles s'imposent aussi sûrement qu'à nos consommateurs les aciers anglais, les bois scandinaves et les blés russes. 0 la belle mêlée de pensées et de mots et comme les écrivains les plus patriotes se sentent envahis, tout en envahissant les voisins,tous se dépouillant et nous enrichissant. Tel russe nous apporte du rêve inédit, tel norwégien nous casse un préjugé sur la tète et tel yankee nous dote de nouvelles terreurs qui se résoudront en affinement de sensibilité cérébrale. Et nous jetons à tous de la clarté, de la méthode, de la mesure - et du rire. Savez-vous votre tort, qui est celui de presque toute la jeunesse cultivée de ce temps? C'est d'avoir trop demandé à l'art et à la littérature. Au lieu de faire de l'art l'ornement de la vie sociale, _vous en avez voulu faire l'aliment de la vie intime. Ainsi de la littérature. Oui, mon cher, vous avez agi comme ces naïves couturières qui rêvent
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