û91 LA REVUE SOCIALISTE qui ne soit social, s'il prétend exprimer un sentiment ou une douleur. li n'est pas une comédie qui ne soit sociale, si elle prétend bafouer un vice. Et si le roman ne dit pas nos meurs, si le poème ne chante pas nos rèves, si la comédie ne raille pas nos travers, ils n'existent pas. Le malheur est que nos littérateurs ont une éducation purement littéraire, ce qui limite singulièrement leur champ d'études. Ils sont tous les produits identiques de l'Université et, sauf quelques rares laborieux, ils s'en tiennent à ce qu'on leur a appris au lycée. Si bien qu'ils sont moins universels que les grands écrivains de jadis et sont par ainsi inaptes à connaitre l'homme moderne et à en fixer tous les traits, toutes les attitudes, toutes les pensées. De là à crier à l'impuissance du roman, il n'y avait pas loin. Et l'on a vu s'égailler des légions de jeunes écrivains à la recherche de nouvelles formes littéraires. D'autres, incapables de labourer le sol de l'observation humaine, encore en friche malgré les puissants labeurs des Balzac et des Zola, se sont imaginé de réformer la langue elle-mème. La masse a subi l'influence et, en ce moment, la littérature menace de devenir un stérile exercice de lexicologues délirants. Les chercheurs du cadre et les chercheurs de la phrase se sont rencontrés, et ça nous a fait une jolie mêlée. L'ultra-mysticisme s'est marié aux interprétations. erronées d'une science qui se cherche encore, et des artistes ont cru trouver dans la bizarrerie du sujet et de la forme une issue; ils n'ont fait que choir en un cul-de-sac, car seule la nature avec ses réalités est inépuisable. Je n'y insiste pas, car vous avez senti autant que moi l'inanité de ces jeux d'esprit. Les badauds en ont ri, et vous en avez été attristé. Vous avez déploré l'influence des peintres et des musiciens sur les jeune!, littérateurs un long temps acharnés à donner, par les mots assemblés, des impressions de couleur ou d'harmonie sans se soucier de ce qu'un tel ouvrage dirait à l'esprit. Car c'est à l'esprit que doit s'adresser le littérateur, et non aux sens. L'œuvre littéraire doit y aller droit et sans aucun intermédiaire. ce qui fait sa supériorité sur les autres œuvres d'art. Moi aussi, parbleu ! j'ai ri de cette folie; je me suis amusé de ces bégaiements d'où toute pensée était absente de parti-pris et je me suis remémoré l'étudiant limosin de Rabelais, lequel « vocitait de Lutèce. » Tandis que je m'en ébaudissais à distance, vous mordiez à ce fruit vert, que vous avez craché, lui trouvant un goût de gâté. Nous avions tort tous deux de blâmer ces essais informes, car ils avaient leur raison d'être et ils ont eu leur utilité. A mesure que la mentalité générale se développe, il faut qu'elle trouve un magasin d'expressions adéquates pour exprimer ses nouveaux modes. Sans le savoir, ceux dont nous moquions ou déplorions les travaux, forgeaient ou exhumaient des mots et des tours de phrase dont se serviront avec joie les écrivains de demain. Si vous voulez mieux me comprendre, prenez
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