La Revue socialiste - 1892 - Tome XVI - vol 01

L'AME DE DEMAIN 6!)3 -de littérature éprouvées par vingt reproductions de journal et que l'humanité tiendra à s~uver des vieux papiers. A cela encore aura encore servi le journal, ce crible qui gardera nos neveux de l'étouffement sous la paperasse qu'accumulent en ce moment des professionnels incessamment multipliés. Et que ceux-ci ne se plaignent pas de leur lot: le meilleur d'eux-mèmes restera dans le cerveau collectif,et un bon article lu par cent mille ouvriers est plus utile aux fins générales qu'un mauvais roman chipoté du bout des yeux par cinq cents oisifs. Ceci nous ramè:-ie à la littérature. Son désarroi, son éparpillement, ses tâtonnements désespérés sans pouvoir sortir du roman où trois ou -quatre ouvriers exceptionnels la tiennent enfermée, tout cela vous a frappé comme moi ; murée dans sa spécialisation, elle languit et tente vainement de varier ses formes. Je ne parle pas des poètes: ils sont .acculés et éculés : les fleurs, les oiseaux, l'âme, le paysage de terre et de mer, l'aspiration vers l'inconnu, la femme, Dieu, le vide, tout cela est fini, et les pauvres diables se battent les flancs, ne sachant autre -chose. Cette débâcle vient à son heure. Le rythme, l'assonnance, la rime, tout cela se trouve aux premiers bégayements de l'humanité où les batailles, les théogonies, les préceptes de morale et d'agriculture devaient se graver dans les mémoires, seules tablettes que connurent nos préhistoriques ancètres. Encore aujourd'hui l'enfant, ce raccourci <le nos étapes mentales, retient cent vers de Lafontaine contre vingt lignes de grammaire ou d'histoire. Véritablement, du jour où l'écriture ' est apparue, le rythme est devenu un luxe, ce qui explique sa longue durée à travers les âges. Oui, oui, j'entends ici les défenseurs du vers. Les descriptions des magies de la nature, les splendides et inexactes reconstitutions du passé, les lassitudes de l'âme,les cris de la douleur, les appels de la passion amoureuse trouveront toujours des poètes. Soit. Mais qu'on cesse de les tenir pour les guides spirituels des foules, puisque, surtout, ils se refusent à sentir la puissante poésie des choses modernes. Je dois vous sembler quelque brutal utilitaire qui, tenant les lettres pour un art oiseux ou en ignorant les beautés suprèmes, les méprise. V6us savez bien que je ne suis pas tel, mais je voudrais tant que vous en vinssiez à ne demander à la littérature que ce qu'elle peut donner, c'est-à-dire des satisfactions esthétiques. Jadis, tout fut littérature. Philosophie, histoire, récits de combats, théogonie, voyages, éloquence, théâtre. Il n'en est plus de mème à présent, et une spécialisation s'est imposée dans les matières d'écriture comme dans les autres. La littérature, aujourd'hui, c'est à proprement parler les belles-lettres, c'est-àdire le conservatoire du langage et la délectation des esprits. C'est pourquoi la querelle des partisans de l'art pour l'art et des partisans de l'art social me semble une futile et sotte querelle. Il n'est pas un roman qui ne soit social, s'il prétend reproduire les mœurs. Il n'est pas un poème

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