092 LA REVUE SOCIALISTE en ne semblant satisfaire que leurs besoins de curiosité. Toute action basse ou cruelle dont il sert le récit à ses lecteurs forme à mesure l'âme de ceux-ci, sans qu'ils en aient conscience. Oui, toute veillée où se lit la gazette en famille est une communion morale, imparfaite, cahotante, avec des pertes et des scories, mais finalement profitable. D'un mot le fait divers flétrit la mauvaise action dont il raconte les détails : telle mère qui bat comme plâtre ses enfants fait involontairement un retour inaperçu d'elle-même sur sa mauvaise action au récit de telle gueuse arrêtée pour avoir martyrisé ses petits. Croyez bien que ce n'est pas seule111entl'arrestation qui frappe son esprit, mais aussi la réprobation dont le journaliste marque d'un mot cette mauvaise mère. Non, certes, elle ne sera pas corrigée du coup ; peut-être ne le sera-t-elle jamais; mais elle aura légué son émotion fugitive à ceux qui naitront d'elle, et ils ne battront pas leurs enfants. Ne prenez pas cela pour une nouvelle digression et laissez-moi aller à mon but par les voies qui me semblent les meilleures. Si j'ai insisté sur le rôle moral du journalis111e en un moment où la presse est immorale ouvertement et où elle est peu estimée de la littérature, ce n'est pas sans raison. Il ne faut pas espérer que les moyens de notre amélioration soient ja111aisparfaits ; tels qu'ils sont, il les faut employer aux tâches utiles et belles. Oui, tel journal vend son opinion à tous les ministères ; mais il rachète cette ignominie par la publication de telle œuvre qui augmentera la richesse émotive de notre race et lui donnera des sentiments nouveaux. Tel autre a vidé par ses réclames effrontées vingt mille bas de laine ; mais les 111éritesde son plus humble reporter, payé d'un morceau de pain, rachètent son crime en semant la sainte pitié sur les masses encore endurcies. Ce qui est vraiment risible, c'est l'hostilité méprisante des littérateurs à l'égard de la feuille volante. Pour eux, la pensée et la forme qui ne s'empoussièrent pas en compacts in-douze n'existent pas, donnassent-elles en de saisissants raccourcis la sensation de la vie ellemême surprise en ses diverses attitudes. Ce préjugé a gagné une portion notable du public intelligent, et le vieux journaliste touche-à-tout d'une magistrale ignorance est un type convenu dont on ne s'est pas donné la peine de noter l'évolution en un Protée agile, compréhensif, ouvert à toute idée, voire à toute utopie, qui sait mettre le bien penser et le bien ·dire à la portée de tous. Et ainsi, sans qu'on le voie, le journal devient le livre des foules. Bien des tares le souillent encore, bien des pauvretés mentales et parfois morales s'y étalent, mais le goût se forme et s'épure, et, ma foi, si un jour prochain le journal tue le livre, du diable si je plaindrai même les éditeurs. Mais non : le livre, ce noble format, ne périra pas. Il lui sera seuIe111entréservé des tâches plus rares. Les choses de science et de pensée, qui seront un jour réunies, se partageront le livre avec les œuvres
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