L'AME DE DEMAIN 691 sionné; bientôt il•ne vibra plus que pour ses sottes polémiques locales. li est deux sortes de fin pour les esprits élevés : l'isolement absolu qui, donnant le vertige, précipite le cerveau dans les abimes de la .démence, et l'étouffement par les foules. L'homme de loisir doit se garder du premier péril; pour l'homme de labeur, il faut, en plus de son héroïsme particulier, le hasard pour le sauver du second. Entendez par le hasard l"ensembl"e des circonstances extérieures que déterminent les faits, indépendants de toute volonté personnelle. L'étouffement par les foules de province est irrémédiable. Là, l'écart entre le haut esprit et les meilleurs de la masse est trop grand, Paris ayant attiré à soi l'élite de ces meilleurs. Non qu'il n'y ait pas en province quantité d'intelligences distinguées. Mais elles sont dans l'ornière des idées toutes faites. Elles réalisent la perfection dans leur ordre, mais ne s'évadent pas en des recherches novatrices de pensée, car là plus que partout le paradoxe est tenu en horreur, et tout écart <le l'ornière est qualifié tel. Pour vivre de la vie de l'esprit et en tirer œuvre féconde, mieux vaut vivre avec des ratés et des demi-fous ignorants, poussés précisément par leur ignorance à tout inventer, qu'avec les médiocres les mieux équilibres et les plus sagement accomplisseu rs des tâches machinales. Le calme de la province peut être salutaire à l'homme d'études spéciales, au savant; mais nulle part qu'à Paris le penseur et l'homme de lettres ne peuvent trouver leur atmosphère. Paris, ou le campement sans cesse renouvelé d'un perpétuel voyage ; mais la stagnation eri .province, non, jamais. A Paris, ou peut choisir ses relations affectives et intellectuelles ; on peut quand on le veut les rompre pour un temps et pousser son œuvre dans l'isolement absolu que nécessite toute forte contention d'esprit. En province, où tous se connaissent, il faut être seigneur châtelain pour avoir le droit de refuser sa porte à to~t une ville et à ses stupides cancans. Et notez que, pour gagner son pain, mon malheureux ami s'était mis au service du public pensant du lieu. Mieux lui eût valu de vivre avec des simples, qui ne lui eussent parlé que de la pluie et du beau temps et l'eussent ainsi reposé de ses travaux abstraits. Vous avez bien compris que je ne méprise pas les utiles tâches intellectuelles du journaliste de province. Il n'en est point de plus nobles pour certains esprits, qui y sont propres et ne sont point destinés à faire mieux. En province, peut-être plus qu'à Paris, le journaliste remplace à son insu le prêtre. Toute fonction demande, appelle son organe, et finalement le crée. Le journaliste vient au moment précis où, la foi s'en allant, la morale ne vit plus que du mouvement acquis. Tout à point le journal se substitue au prône; quelle que soit l'opinion politique qu'il exprime, si mauvaise que soient ses mœurs privées, le journaliste travaille à l'amélioration mentale et morale des masses, tout
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