LA RÉVOLUTION DE DEMAIN 551 qui en gênaient originairement l'exercice. Je dis qu'il est d'autant plus libre qu'il est délivré des causes qui l'empêchaient de s'en servir; qu'il ·a plus éloigné de lui ces causes, qu'il a plus agrandi et désobstrué la sphère de son action. Ainsi on dit qu'un homme a l'esprit libre, qu'il jouit d'une grande liberté d'esprit, non seulement quand son intelligence n'est troublée par aucune violence extérieure, mais encore quand elle n'est ni obscurcie par l'ivresse, ni altérée par la maladie, ni retenue dans l'impuissance par le défaut d'exercice. « Le langage articulé est un meilleur instrument que le langage par signes; on est donc plus libre d'exprimer sa pensée et de l'imprimer dans l'esprit d'autrui par la parole que par les gestes. La parole écrite est un instrument plus puissant que la parole articulée; on est donc plus libre d'agir sur l'esprit de ses semblables lorsqu'on sait figurer la parole aux yeux que si l'on sait l'articuler seulement. La presse est un instrument deux ou trois cents fois plus puissant que la plume; on est donc deux ou trois cents fois plus libre d'entrer en relation avec les autres hommes lorsqu'on peut répandre ses idées par l'impression que lorsqu'on ne peut les publier que par l'écriture. << Au lieu de considérer la liberté comme un dogme, je la présenterai comme un résultat;au lieu d'en faire l'attribut de l'homme, j'en ferai l'attribut de la civilisation; au lieu d'imaginer des formes de gouvernement propres à l'établir, j'exposerai de mon mieux comment elle naît de tous les progrès. )) Ainsi, la liberté individuelle, que l'on présente comme un droit primordial, n'est qu'une résultante. Elle naît de l'affranchischissement collectif des hommes vivant dans un même groupe, civique ou national, et triomphant, par leurs efforts communs, des obstacles de tout genre que la nature oppose au développement de leur activité matérielle; s'élevant progressivement, par la connaissance de plus en plus exacte qu'ils acquièrent du milieu qui les entoure, au-dessus de tous les autres êtres; manœuvrant à leur gré, grâce aux inventions de leur science et aux applications de leur art, les grandes forces terrestres qui, jadis, les accablaient et emprisonnaient, pour ainsi dire, leurs mouvements. Etre libre, en un mot, c'est savoir et pouvoir. Que sait, que peut l'homme isolé? Supprimez le concours collectif, et l'homme isolé sera plus chétif et plus misérable que le dernier des animaux. Le régime individualiste qui a eu sa période nécessaire, dans l'histoire de la civilisation humaine, reposait sur une idée fondamentale : l'idée de propriété. Or, philosophiquement, moralement, et économiquement, l'idée de prop:r;iété individuelle est ruinée.
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