La Revue socialiste - 1892 - Tome XVI - vol 01

LA RÉVOLUTION DE DEMAIN 547 Entouré de dangers, ayant pour ennemi les fauves, et ses semblables même, forcé de chercher au hasard sa nourriture, et le plus -souvent de la conquérir au péril de sa vie, furtif et tremblant, l'œil au guet, l'oreille tendue ... il est libre, assurément - libre comme le lièvre perpétuellement menacé par le chasseur. Liberté individuelle ! Entend-on par là que je sois libre de commettre une action préjudiciable à mon voisin ? Mais alors, il faut également convenir que mon voisin a le droit de commettre à mon égard une action qui me sera nuisible. Du moment que tout m'est permis contre les autres, tout est permis aux autres contre moi. Conséquence: fin de toute société. Mais il n'y a dans toute cette querelle qu'une misérable équivoque. S'il est vrai que le but de toute association humaine doive être un accroissement continu de sécurité matérielle pour chacun, et aussi, pour chacun, un accroissement de bien-être moral, intellectuel, et physique - et cela est vrai, ou bien il n'est pas de société qui se puisse justifier - n'est-il pas exact de dire que plus ce bien-être est grand, plus l'individu est libre, au véritable sens du mot? Grâce à la sécurité qui protège son existence, à la fois contre les choses et contre les hommes, il est affranchi des terreurs, des gênes, des contraintes, de la difficulté de vivre, en somme, qui rend précaire et singulièrement limité l'exercice normal et utile de sa liberté. Plus, en effet, cette sécurité est grande, et plus librement il peut penser et agir. Plus son bien-être augmente, et plus il .sedégage de la servitude fatale du travail, plus il a ùe loisirs et d'esprit et de corps: en un mot, plus il a de temps disponible pour faire ce qu'il luiplaU. Si le régime collectiviste avait _pour but, ou pour résultat, d'aggraver le travail de chacun, en l'obligeant à une tâche de plus en plus absorbante et de moins en moins rémunératrice, ùe diminuer la sécurité et le bien-être individuels, oui, on aurait raison de le répudier comme contraire à la liberté. Mais quoi! n'est-ce pas là, justement, l'effet, sinon le but, du régime individualiste ? Est-ce que le : « Chacun pour soi ))de nos vieilles sociétés égoïstes ne tend pas à restreindre de plus en plus la sécurité, le bien-être nécessaires, au préjudice d'un nombre de plus en plus considérable d'individus, voués à un travail de plus en plus accablant et de moins en moins rétribué ? En quoi consiste-t.!elle donc, aujourd'hui, pour l'immense peuple des salariés, cette liberté individuelle dont on paraît pour eux si soucieux ? Ils n'ont pas même la liberté du travail, puisque ceux qui les font travailler peuvent, à leur gr~, selon leurs besoin!'! -0u même selon leur caprices, leur fermer ou leur ouvrir les portes de leurs chantiers, de leurs ateliers, de leurs usines.

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