La Revue socialiste - 1892 - Tome XVI - vol 01

516 LA REVUE SOCIALISTE plus heureux. Ou les partisans de l'individualisme complet veulent nous faire revenir à la sauvagerie primitive, ou ils ne savent ni ce qu'ils veulent ni ce qu'ils disent. Or, admettent-ils, en principe, que l'état de société soit préférable à l'état de nature ? Admettent-ils que, dans une société civilisée, mieux les actes de chacun de ses membres y sont coordonnés et réglés par l'opinion, la coutume, les mœurs, en un mot les lois communes, et plus les hommes sont tranquilles, et mieux ils peuvent développer dans tous les sens leurs facultés moral_es,mentales, et physiques? Si oui, que viennent-ils nous chanter, avec leur liberté individuelle? Je sais bien que, en droit pur, en droit métaphysique, je suis libre de ne pas me vêtir, de refuser tout travail, de me jeter d'une fenêtre sur le pavé. Mais en fait, je suis obligé de reconnaître qu'il est préférable pour moi de m'habiller à peu près comme tout le monde s'habille, de vivre à peu près comme tout le monde vit. Car si je Yais tout nu, j'aurai trop froid en hiver, trop chaud en été ; et d'ailleurs, je serai privé de la liberté d'éviter les fluxions de poitrine. Si je ne travaille pas, je ne pourrai plus subsister, et je me priverai, d'ailleurs, de la liberté de manger à ma faim et de boire selon ma soif. Et si je me tue, je me priverai totalement, pour l'a.-enir, de toute liberté individuelle. Liberté individuelle ! C'est un mot sonore, mais c'est un mot creux. Est-ce que les conditions, les nécessités physiques de mon existence ne constituent pas, d'abord, un premier frein, et le plus puissant, à cette prétendue liberté ? Suis-je libre de ne pas vivre sur cette planète où je suis attaché ? Suis-je libre de me soustraire aux influences générales du climat, de la race, du milieu qui ont fait, dans la plus forte mesure, l'homme que je suis, et non un autre? Suis-je libre de n'être pas, pour ma part, l'héritier d'un passé fait de milliers de siècles et de millions de morts,le contemporain d'un présent qui, bon gré mal gré, m'enveloppe, me pousse, m'entraîne vers son but : l'A venir ? Suis-je libre de ne pas me nourrir,de ne pas dormir,de ne pas marcher pour aller d'un point ~L un autre ? de ne pas parler si je veux me faire entendre ? A chaque instant de ma vie, ne suis-je pas gêné,contraint dans ma liberté par un obstacle venant du temps qu'il fait, du lieu où je me trouve, de mille circonstances naturelles ou artificielles, permanentes ou fortuites, auxquelles il faut me résigner, ou bien qu'il me faut éviter ou modifier dans la mesure de mes forces ? Et à ce point de vue, le sauvage, qui jouit de la plénitude de la liberté individuelle, n'est-il pas, au fond, l'esclave le plus étroitement dépendant du milieu qui l'environne?

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