LA RÉVOLUTION DE DEMAIN 545 Je crains gue ceux qui s'efforcentànous effrayer ainsi ne soient dupes de la générosité de leurs sentiments - à moins que, tout simplement, ils ne veuillent nous duper nous-mêmes. Car enfin, qu'entend-on par ce mot de liberté individuelle, <I,Uiest comme le : << 'l'arte à la crême ! >> de tous les rétrogrades plus ou moins enfarinés de démocratisme ? Il signifie la liberté pour chacun de faire ce qui lui plaît, ou il ne signifie rien du tout. Or, les partisans les plus fougueux, les plus intransigeants de l'individualisme oseraient-il .soutenir que ce soit là une liberté absolue, irréductible? Ne sont-ils pas obligés de convenir que nulle m,sociation humaine ne serait possible, si chacun conservait, entier,le droit de faire tout ce qui lui plaît, et de ne rien faire qui lui déplaise ? 1 Depuis l'époque où les hornm~s vivaient épars, isolés, sans liens entr'eux ni de parenté, ni d'amitié, ni de commerce, jusqu'à ce jour où ils sont groupés en sociétés plus ou moins civilisées; chaque pas qu'ils ont fait vers une société plus policée, mieux ordonnée, n'a-t-il pas été marqué par une diminution de volume de la prétendue liberté individuelle primitive ? L'instîtution de la famille n'a-t-elle pas créé pour l'homme et pour la femme des devoirs et des obligations qui ont été se resserrant, à mesure que la famille elle-même, se consolidant, s'un?°jiant, passait de l'état polygamique à l'état monogamique? Epoux, père, fils, frère, l'individu, à ces divers titres, le plus souvent cumulés, ne s'est-il pas assujetti à tout un ensemble de mœurs, et par suite de lois, restrictives de sa liberté naturelle? Les familles, en se groupant dans les cités, n'ont-elles pas, dans une certaine mesure, aliéné une portion de leur autonomie, pour se plier à des règles communes, sans lesquelles la vie sociale n'aurait pas été pdssible ? Et les cités, en se fédérant, en s'agrégeant en un seul corps, appelé Etat, Patrie, n'ont-elles pas, elles aussi, vu se restreindre leurs libertés originelles pour pouvoir s'ajuster, se souder les unes aux autres ? Quand vous montez dans un omnibus, vous êtes bi~n obligé de n'occuper de place que ce qu'il faut pour ne pas gêner vos compagnons de voyage. Si, au nom de la liberté individuelle, vous prétendez étendre vos jambes et vos bras, ou vous asseoir sur les genoux de la voisine, on vous priera de descendre, et l'on aura raison. La société, c'est l'omnibus : tout le monde y a droit à une place égale ; mais il est clair que cette place est d'autant plus exigüe qu'il y a plus d'occupants. Il faut en prendre son parti : il n'y a pas d'état où la liberté individuelle soit, théoriquement, p.lus complète que l'état de natura, auquel Jean-Jacques nous convie de retourner pour être 35
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