La Revue socialiste - 1892 - Tome XVI - vol 01

42t3 LA REVUE SOCIALISTE conception générale et en ce qui concerne la campagne de 1870 elle est bien près d'être parfaite. Les premiers chapitres sont vigoureusement écrits. Le récit des marches et des contremarches de l'armée, les hésitations des uns, lïgnorance infatuée des autres, le manque d'entente et de cohésion dans les ordres, les malechances sont exposés d'une façon précise et exacte. C'est de l'histoire. Le général Bourgain Desfeuilles, le capitaine Beaudoin, Rochas, Jean, Maurice Levasseur sont des types d'un sûr dessin, vraisemblables dont on trouverait encore plus d'un représentant, car l'armée d'aujourd'hui, hélas ! ressemble à celle d'hier et c'est le propre du militarisme d'engendrer toujours les mêmes héroïsmes et les mêmes turpitudes. On va en ces premiers chapitres de la Débâcle, de page en page, le cœur ser1·éd'angoisse et de tristesse. On souffre avec les malheureux troupiers, dont le courage se brise, dont l'héroïsme s'annihile sous le coup des fatigues inutiles, que la faim démora• lise, pousse aux révoltes, à l'indiscipline. On endure les mêmes peines, on ressent les mêmes douleurs. Déjii quelques-uns désespèrent. Mais les simples, les Rochas et les Jean, gardent une confiance entêtée - les uns parce qu'ils sont d'enragés chauvins, les autres parce qu'ils sont des robusteset leur fermeté regaillardira les autres. Enfin ! les premiers coups de feu sont tirés. On a pris contact avec l'ennemi, cet ennemi que jusqu'alors on a semblé fuir, sur lequel on répand les bruits les plus contradictoires, et dès le premier choc on se rend déjii compte que la lutte sera pénible et dure, qu'on ne culbutera pas aisément l'adversaire, qu'il faudra pour le vaincre autre chose que de la crânerie. Le Prussien est mieux commandé, mieux armé, plus discipliné, plus nombreux, et c'est une déception de songer que contre toute cette armée mathématiquement menée, la bravoure personnelle demeurera inutile. A quoi serviront ces qualités de notre race, l'entrain, l'enthousiasme, l'héroïsme du sacrifice ? Si encore on savait les utiliser.Et la désespérance gagne les plus ardents. L'Empereur, malade, ne sait plus à quel parti se résoudre. L'Impératrice qui ne voit que l'intérêt dynastique, qui n'a aperçu dans cette guerre qu'un moyen de consolider le trône exige de Napoléon, la marche en avant, coûte que coûte. Elle a peur de Paris, elle craint un soulèvement populaire. Dans la marche en avant, !'Empereur trouvera peut-être la mort avec quelques millions d'hommes, mais l'Empire sera sauvé. Et Napoléon III le rêveur, l'ancien carbonaro, capable malgré son grand crime du Deux Décembre, de quelques retours, hésite, tergiverse, perd un temps précieux.

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