La Revue socialiste - 1892 - Tome XVI - vol 01

LA. RÉVOLUTION DE DE:IIAIN 415 En réalité, même dans nos sociétés modernes, pour les trois quarts des hommes, la << passion du lucre » se borne à acquérir les ressources matérielles suffisantes pour assurer l'existence et une retraite convenable. Si l'on offrait à chacun de nos travailleurs, employés, petits industriels, petits commerçants, un salaire ou bénéfice garanti pour tout le temps de leur activité physique, avec une retraite pour leurs vieux jours; - et si, en même temps, on les dé.barrassait du souci et de la charge de l'éducation pour leurs enfants, de la dot pour leur fille, pense-t-on que l'immense majorité, sinon la totalité, ne préfèrerait pas ces assurances modestes ; mais positives, aux aléas décevants de la lutte pour la vie, aux chances - si rares - de la fortune, et aux probabilités - si nombreuses - de la misère ? . En quoi consiste donc notre intérêt personnel, sinon à être certain d'avoir toujours du travail, et de pouvoir vivre en travaillant. N'est-ce pas justement cette incertitude du travail, du salaire et du bénéfice, qui fait le tourment de nos sociétés modernes ? N'est-ce pas cette peur de la misère, pire que la mort, qui pousse les hommes à s'entre-déchirer, à s'entre-dévorer, dans une bataille sans merci? N'est-ce pas cette peur de la misère, dont le préjugé bourgeois a fait à la fois une sorte de flétrissure morale en même temps qu'elle est la plus atroce des souffrances, qui transforme nos , sociétés civ_ilisées, comme le dit Stuart Mill, en « une mêlée où l'on se foule aux pieds, où l'on se coudoie, où l'on s'écrase, où l'on se monte sur les talons ? » Non ; ainsi que le déclare le célèbre éc0110miste-philosophe, si c'est là, en effet, « le type de la société actuelle, ce n'est pas là la destinée la plus désirable pour l'humanité, c'est simplement une des plus désagréables phases du progrès industriel. » << Le meilleur état pour la nature humaine - dit encore Stuart Mill - est celui dans lequel personne n'est riche, personne n'aspira à devenir plus riche, et ne craint d'être renversé par les efforts que font les autres pour se précipiter en ava.nt. )) Qui donc oserait soutenir qu'un tel état social n'est pas cent mille fois préférable à cet état actuel où la fortune est quelquefois sans doute, le prix de l'intelligence et d'une honnête habileté, mais où, le plus souvent, elle n'est que le gros lot du hqsard, ou la récompense de la fourberie et du vol ? A cet état social que Stuar8 Mill appelle « une mêlée » et que M. Paul Leroy-Beaulieu (auteur toujour.;; précieux à citer) qualifie de « chaos » ? Mais ce que peut être l'intérêt personnel, quand il n'a pas

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