La Revue socialiste - 1892 - Tome XVI - vol 01

112 LA REVUE SOCIALISTE même effort. Nous lui demandons de rendre à la société autant ùe services qu'il peut, de faire de son mieux, en un mot. - Eh bien ! supposons que chacun fasse réellement de son mieux; il n'en reste pas moins vrai que le produit du travail d'un homme peut valoir deux fois celui de son camarade. - C'est très vrai, dit le docteur ; mais le produit obtenu n'a rien à faire avec la question de rétribution, qui n'est qu'une-question de mérite. Le mérite est une quantité morale ; la production est une quantité matérielle. Singulière logique que celle qui prétendrait résoudre un problème moral d'après un étalon matériel! Il ne faut faire entrer en ligne de compte que la quantité de l'effort, non celle du résultat. Tous ceux qui font de leur mieux ont le même mérite. Les capacités individuelles, si brillantes qu'elles soient, ne servent qu'à fixer la mesure des devoirs individuels. Un homme particulièrement doué, qui ne fait pas tout ce qu'il peut faire, a moins de mérite qu'un homme inférieur comme capacité, mais qui donne son maximum d'effort. - Au point de vue philosophique, to1;1tcela est très joli. Mais il paraît dur qu'un homme qui produit le double d'un autre (même en admettant que tous les deux fassent de leur mieux) n'obtienne que la même rétribution. - Vraiment, dit le docteur, cela vous paraît dur ? Est-ce curieux ? Actuellement, il nous semble tout naturel qu'on soit puni pour ce qu'on a négligé d'accomplir, clans la mesure de ses forces, et non pas récompensé pour ce qu'on a fait. Je suppose qu'au dix-neuvième siècle, quand un cheval traînait une charge plus lourde qu'une chèvre, on devait le récompenser ? Pour nous, nous lui aurions administré une bonne correction s'il ne l'avait pas fait, en partant dn principe que la capacité détermine la tâche. C'est étonnant comme les points de vue, en morale, se déplacent ! - Et le docteur cligna de l'œil d'une manière si comique, <-1uej'éclatai de rire. - Je repris: Si nous récompensions les hommes pour les dons qu'ils ont reçus de la nature, tandis que nous considérions les capacités des chevaux et des chèvres comme déterminant simplement le serYice qu'on pouvait en exiger, c'est, sans doute, parce que les animaux ne nouvant pas raisonner, font instinctivement de leur mieux, et que les hommes ont besoin d'être stimulés par une rémunération proportionnée au résultat ùe leurs efforts. A moins que la nature humaine ait entièrement changé depuis cent ans, je me demande comment il se fait que vous ne soyez pas réduits à la même nécessité. - Je ne crois pas, dit le docteur, que la nature humaine ait

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