CORRESPONDANCE 353 le capital et le travail; l'un ne pouvait rien sans l'autre, c'est de l'association de ces d~ux forces qu'est sorti le produit, pourquoi ne va-t-il en récompenser qu'une? Est-ce équitable? Le commis et l'ouvrier donnent leur travail en échange de leur salaire et les adversaires de la participation aux bénéfices disent que cela est s11ffisant, que le salarié ne risque rien ; qu'il y ait des bénéfices ou qu'il n'y en ait pas, il touche toujours sa paye au bout du mois, et il ne travaille pas plus quand les affaires sont bonnes que quand elles vont mal ; les employés du Comptoir d'Escompte n'ont pas plus peiné en 1889 quand l'exercice soldait par quelques millions de bénéfices que l'année de la débâcle, et les ouvriers du Canal de Suez n'ont pas été mieux payés, pour être tombés dans les sables d'Egypte, en préparant les dividendes des actionnaires qu'en mourant dans les rochers de Panama en faisant une œuvre stérile. Chacun a donné huit, dix ou douze heures de travail pour un salaire convenu, il n'a rien à demander de plus. Le capital, lui, court tous les risques. L'argument est aussi clair que brutal et il ne peut être entamé que par une raison de sentiment, c'est-à-dire par une pensée de justice supérieure à celle inscrite dans une loi et un code. Il y aura toujours, je le crains, sur notre pauvre terre la fatale inégalité inhérente à la nature humaine. li faudrait remonter aux cal!ses premières pour juger des raisons qui ont amené l'état des choses actuel. Le mal et le désordre sont sortis du cœur même de l'homme, la haine et l'envie ont paru avec les premiers habitants de la terre, l'égoïsme et le désir de satisfaire ses passions ont amené la guerre et l'oppression du faible par Je fort - il y a dix-neuf siècles que l'homme qui a le plus contribué à la défense de la cause de la justice dans ce monde - qui a pratiqué, sans faiblir, les plus hautes vertus et qui a donné sa vie dans un élan de compassion pour l'humanité misérable, il y a dixneuf siècle~, que cet homme qui avait sondé de son œil de prophète les replis les plus secrets du cœur et de la conscience a dit ces paroles qui devraient être la devise du parti socialiste parce que, pratiquées dans toutes leurs conséquences elles seraient le remède à tous les maux : << Aimez-vous les uns les autres ». Donner à ceux qui doivent travailler, pour gagner leur pain quotidien, le salaire qui pourra le leur assurer ceci est bien - et dans l'état actuel de notre société les tribunaux n'ont pas le pouvoir de leur faire accorder davantage - mais ce n'est pas assez - et si on juge la question au point de vue de la justice supérieure en se plaçant si haut que l'on soit hors des atteintes, d'aucun des intérêts égoïstes et misérables de ce bas monde, l'on concluera qu'il n'est pas juste· d'exclure des bénéfices ceux qui ont aidé à les obtenir. Oh I la question touche aux fibres les plus intimes de l'.àme humaine ; il est évident 23
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