La Revue socialiste - 1892 - Tome XVI - vol 01

LA RÉVOLUTION DE DEMAIN 277 :paysans. Mais elle l'a consolidé en leurs mains. Tout paysan a désormais le droit de devenir propriétaire ; et son lopin, si petit ·qu'il soit, jouit des mêmes immunités, est aussi inviolable et sacré, conf tire à son possesseur un titre aussi souverain que les châteaux, forêts et prairies des seigneurs de naissance ou de finance. Le manant qui n'a qu'un sillon se sent, et est véritablement, en droit, l'égal d'un Montmorency ou d'un Rothschild. Ainsi, dans une certaine mesure, la Révolution de 89 a éman- -cipé socialement le paysan. En somme, chaque paysan a le droit, l'espoir, la possibilité, la facilité même d'acquérir, non pas l'outil essentiel de son travail (car c'est une erreur économique, à mon sens, de considérer le terre comme un instrument de travail: - la terre, j'entends la terre agricole, celle qui sert spécialement à l'exploitation rurale - est la matière première sur laquelle s'opère Je travail humain, la matrice éternelle de laquelle il tire des produits. Matière première immuable, intransformable: (le fond, en un mot), mais la substance essentielle sans laquelle il ne pourrait travailler. Si l'on donnait aux mineurs la propriété de tous les puits qu'ils exploitent, pourrait-on dire qu'on leur a donné les instruments de leur travail ? Assurément non. Les instruments de leur travail, ce sont les engins mécaniques, les outils de toute sorte, depuis l'humble pioche qui sert à détacher le charbon jusqu'à la puissante locomotive qui le transporte. L'instrument de travail de l'ouvrier industriel, c'est l'usine, le chantier, l'atelier; l'instrument de travail du paysan, c'est son -0util1age encore si primitif et si insuffisant, que les progrès du machinisme moderne finiront par lui enlever des mains, comme ils -0nt enlevé des mains de l'ouvrier industriel ses outils personnels, jadis suffisants pour lui permettre d'exercer son métier. L'inégalité profonde entre le paysan et l'ouvrier, elle est en ceci : que le paysan possède, ou du moins peut assez aisément acquérir le fond nécessaire à sa production. Il possède aussi les instruments nécessaires à son travail; car, tant que la propriété agricole reste morcelée, divisée en petites exploitations individuelles - comme l'étaient autrefois les métiers - les instruments propres à l'exploitation sont facilement acquérables. Une charrue, une herae, un cheval ou un bœuf, quelques menus outils : voilà son matériel industriel au complet. En fait, il n'est guère de paysan qui ne possède sa maison, et un bout de terre avec. Sans doute, beaucoup, la majorité peut-être, ne pourraient vivre du seul produit de leur propriété, et sont obligés de louer leurs services, comme fermiers, métayers, ou domestiques. Mais remarquons que dans les deux premiers cas, ils •

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