La Revue socialiste - 1892 - Tome XVI - vol 01

268 LA REVUE SOCIALISTE Car la question soriale est vieille comme le monde. Dans la haute antiquité, c'était l'esclave; au moyen-âge, ce fut le serf; aujourd'hui c'est le salarié. C'est la question sociale qui,dans les petites républiques grecqueR, mettait aux prises une démocratie affamée avec une aristocratie repue. C'est la question sociale qui, dès les premiers temps de la République romaine, poussait le peuple sur le mont Aventin: c'est elle qui provoqua la terrible révolte de Spartacus; c'est elle qui, faisant déborder les peuples maigres sur les peuples gras, noya la civilisation sous des flots de barbares; c'est elle qui allume ces sauvages insurrections de paysans, en France, en Allemagne, qui secouent et menacent de renverser l'ordr~ public; c'est elle qui emplit le XVIIIe siècle, avec Molière, avec La Bruyère, avec Voltaire, avec J.-J. Rousseau, avec Diderot et les Encyclopédiste::;: c'est elle qui éclate en 1789, balayant ensemble Royauté, Clergé, Noblesse, privilèges de rang, droits de naissance, et fait du Tiers-Etat le maître du pouvoir moral, politique et économique; c'est elle qui, en juin 1848, soulève le prolétariat parisien contre cette Bourgeoisie qui s'est mise dans la peau de la noblesse. (comme jadis l'âne se mit dans la peau du lion). C'est elle qui, tou- • jours en haine de cette Bourgeoisie accapareuse, vaniteuse et égoïste, acclame la dictature et applaudit au coup d'état de J 851 : c'est elle qui fait surgir la Commune de 1871 ; c'est elle enfin qui, depuis, méprisée, flétrie, excommuniée, objet d'épouvante ou de dégoiît, elle que l'on croyait à jamais morte, submergée dans le sang de trente-cinq mille fédérés, c'est elle qui reparaît, plus vivace, plus forte, plus impérieuse que jamais, et - sphynx aux yeux fixes - dit à la Bourgeoisie hypnotisée : « Devine ou je te dévore. )> La question sociale ? elle nous envahit, elle nous entraîne, elle nous précipite tous dans la rapidité d'un courant vertigineux, vers des rives inconnues. Quoi qu'il ùoive advenir, il n'est certainement pas un homme de bon cœur.et de bonne foi, en présence des cruelles luttes politiques, économiques et morales qui, depuis si longtemps, nous mettent aux prises les uns contre les autres; où, tour à tour,les vaincus d'hier redeviennent les vainqueurs de demain; où l'existence sociale semble être une perpétuelle bataille dans laquelle on n'enterre pas les morts et l'on ne relève pas les blessés; non, il n'est pas un homme de cœur et de raison qui, seul et en lui-même, ne se soit au moins une fois posé cette question redoutable : Sommes-nous faits pour toujours, toujours. nous déchirer, nous opprimer mutuellement, vivre les uns à l'égard des autres comme des concurrents jaloux, _sinon comme des ennemis? Le

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