La Revue socialiste - 1892 - Tome XVI - vol 01

BULLETIN 203· Le Petit Rouennq,is publi.ait récemment ce qui suit: Au banc \les prévenus, un petit garçon de onze ans, à la figure intelligente et douce, est assis parmi les voleurs de profe·ssions, les filles ignobles et les souteneurs. Son crime: ayant faim, il a dérobé à un étalage en plein vent deux petits' fromages et un sou de pommes de terre frites ; le marchand l'a fait arrêter. On l'a conduit en prison ; le père, prévenu, a dédaigné de le réclamer, et voilà le redoutable malfaiteur en présence des juges. L'enquête a révélé les faits suivants. Depuis de longues années, l'enfant n'a plus sa mère, qu'un divorce a rendue libre et qui est partie pour on ue sait où. Le père est ouv1·ier et n'a pu s'occuper de son fils, qui - abÛndonné"àlui-même, a contracté des habitudes de vagabondage. Nous ne rechercherons pas si <'e père a su faire tout son ,levoir. Supposons-le; les conséquences du jugement qui va intervenir n'en seront pas modifléès. Le président interroge l'enfant, qui répond avec sincérité. Il avoue le. larcin ; il n'avait pas mangé et n'a pu résister à la tentation ; sa main Jl, saisi les fromages et la poignée de « frites :o. l\Iais d'accusé, il devient à son tour accusatem·, et reproche au plaignant de lui avoir donné des conseils n'ayant avec la probité que des rapports forts éloignés. Le président lui clôt la bouc'he, et le tribunitl délibère. Le cas est grave ... Le tribunal 01·donne que l'ènfant sera enfermé jusqu'à l'âge de vingt ans dans une maison de corredion. Ce que sont les foyers de vices et de torture qu'on appelle inàisons de correction, nous le savi.ons déjà par ce qui s'était passé à Porquerolles, à Citeaux, notre mémoire vient d;être rafraîchie par la révolte des jeunes détenus de la prison Bonne Nouvelle à. Rouen et surtout par le procès des criminels de la Fouilleuse. fait prisonnier avec une grande-partie de son·armée. Si l'on avàit tenu la p1·0messe solennelle que l'Allemagne ne ferait la guerre qu'à l'empereur, qui_ nous l'avait déclarée, et non au peuple français ; s'il y avait eu, alors, à la tête du gouvernement en Allemagne dt>shommes aimant la paix et la liberté et se faisant une loi suprême de voulofr le bien du peuple, - la victoire de Sedan eût été la fin de l'effroyable et fratricide guerre qui mettait aux pri~es deux des plus gl'andes nations civilisées de l'Eul'ope, et après la chute de l'emgire français, une ère de bonhem· pou1· les peuples aurait pu s'ouvrir.Alol's le - septembl'e sel'ait un anniversaire que nous pourrions fêter, nous aussi. « Mais les événem,c,nts ont pris un autre cours. Ce n'étaient pas la liber.té et la paix qui étaient les étoiles conducti-ices des gouvernements alleman<ls : c'était la fo1·ce.La guene a été poursuivie, bien que l'empereur fut pl'isonnie1· et J'empire renversé.La conquête de l'Alsace-Lorraine devint le but de la guerre;_ la guerre c,,ritre l'empereur devfnt une gu'erre contre le peuple français. li en résulta qu'après ~edan la lutte se prolongea deux fois plus longtemps qu'avant; que la victoire qui nous échut après des tueries en masse n'apporta, à l' Allema~ne et au monde, au lieu de la paix, qu'un perpétuel risque de guerre; que le Moloch du militarisme prit un accroissement gigantesque. De sorte que Sedan, pour nous Allemands, a inau.,uré non pas une ère de bonheur. mais de servitude, de lois d'exception, d'i:!cÎosionart1flcielJe de milljonnaires et d'appauvrissement de la masse, d'oppression et d'exploitation sans limites et de corruption : en un mot, Sedan a produit l'ère Bismarck. . Pour balayer la fange et les suites fatales de cette ère. il faudra une génération. Que ceux qui en ont tiré profit ou satisfaction fêtent l'anniversaire de Sedan. Nous rie le fêtons pas. »

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