208 LA REVUE SOCIALISTE tueux s'érigent des pins, sur les flancs, goyaviers, cotonniers, muriers alternent avec les bambous touffus et épineux, les grèles arèquiers ou les banians au feuillage sombre. Et ce sera jusqu'à Lang-Son le somptueux décor qu'aura la troupe en marche, dont l'immédiat objectif est Bac-Lé, encore un nom sinistre. Elle va lentement sous l'accablante chaleur, les visages bronzés, mouillés de sueur, reluisent au soleil, le sac martyrise les épaules, la fatigue physique a fait cesser les conversations et la silencieuse colonne prend ainsi des aspects de convoi mortuaire. Soudain, à hauteur de la colonne, des deux côtés du défilé, les crêtes se couronnent de blancs flocons de fumée, pendant que le crépitement de la fusillade déchire l'air; c'est l'ennemi ! une grêle de balles s'abat sur la colonne, on entend des cris de douleur. des hommes trébuchant, comme ivres, font quelques pas puis roulent lourdement sur le sol ; les cou lies affolés, courent dans tous les sens,quelques-uns profitant du désordre, jettent leurs fardeaux et s'enfuient ; le premier, !'instinctif mouvement est de s'abriter au plus vite contre les coups de de cet ennemi invisible, cependant, cet instant de panique passé, on prend, sous le feu même de l'ennemi, la formation de combat ; à peine s'est affirmé ce mouvement offensif que se taisent les Winchester dont les coups allaient s'espaçant toujours davantage. Les Chinois ont disparu dans la brousse, sans coup périr, comme à l'ordinaire. Tout cela avec une rapidité telle qu'on pourrait se croire victime de quelque terrible cauchemar, si sur une longueur de plus de 50 mètres, les corps ensanglantés de nos malheureux soldats tués ou blessés, ne venaieI}t attester le drame affreux qui vient de s'accomplir. Le surlendemain, émanant du gouverneur général de l'lndo-Chine, parvenait en France la suivante traduction télégraphique de cet évènement : « Le convoi régulier à destination de Lang-Son est tombé dans une embuscade chinoise, près de Bac-Lé, premier territoire militaire, le 9 juillet. Le commandant Bonneau, de l'infanterie de marine, et le capitaine Charpentier, de l'artillerie de marine, ont été tués avec 10 hommes. Il y a eu dix-sept blessés. Les morts et les blessés ont tous été ramenés à Bac-Lé avec le convoi. » Dans son laconisme brutal cette dépêche n'inflige-t-elle pas le plus formel démenti aux précédentes affirmations du gouvernement de l'lndoChine, M. de Lanessan 'r Ne suffit-elle pas pour dessiller ceux qui, ignorant que depuis longtemps chaque courrier d'Extrème-Orient apportait des nouvelles décevantes, prenaient pour autant de vérités les mensonges de politiciens intéressés et, très-réellement croyaient aux progrès de l'œuvre colonisatrice au Tonkin? Ne suffit-elle pas à condamner le dédain qu'affectaient quelques-uns pour ce qu'ils appelaient des actes isolés de piraterie ? '
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