La Revue socialiste - 1892 - Tome XVI - vol 01

JOURXAL o'u:-l VAINCU 117 On hurlait, on vociférait, protégé par r<! balcon improvisé, tout p1·oche ·drs trois marches de mat·hre 1·ose chantées pat· lllusset, et il arl'ivait, pal'fois, -qu'on faisait pleuvoir sui· les pl'isonniers des cailloux, des morceaux d'ardoise, des débt·is de plâtre ou des 1J1·anchesd'al'bre. La population ve1·saillaise sortait de sa légendaire léthargie et s'en revenait ,•ers les temps où, tapageuse, exubérnnte et parfumée, elle faisait les 1Jt!auxjou1·s de la Cour et de la ville. Complétons cette déposition de M. Pierre de Lano, en reproduisant le chapitre IX du Jour1ial d'un vaincu. 5 Septembre. l\IM. de Gissey, de Gallifet, Garein. Aubry, Maudhuy, l\Iareau, Coussiol, -Crépatte, F1·et et Fl'opo, chapeaux et képis bas, bien vite. Nous sommes à J'1Jra111,criec, hez l'immortel Céret de la No:e, chez l'inventeur de la fosse aux lions où fut torturé Bl'isfac, chez l'ordonnateur des supplices de Jacla1·d, Baüer, Fontaine, Pétiau, chez le soldat qui faisait battre, à coups de baguette •de fusii, les communalistes pari~iens, après les avoir préalablement dépouillés de leurs vêtements et les avoir attachés à un potP.au. En l8il 1 Pour êti-e consciencieusement sùr de ne point so1·tit· des limites de la vér1tt!, je n'ai jusqu'à présent ;•aconté que ce que j'ai vu de mes yeux. J'au1·ais '\ltt beau jeu, cependant, pou a•1·aconter tout ce que j'ai entendu. On pou1Tait donc s'étonner des lignes qui précèdent., si je n'alTfrmais avoir vu, à l'O1·angel'Ïe, sur le dos et les bras des patients, les trace~ ineffaçaules -des blessm·es et si je ne donnais Courbet,i\laroteau, Epailly, i\Ionteil, Reussc, et cent autres, au besoin, comme gar'lats de la vérité de roes a~sertions; ~nfln si je n'11joutais que je pou1·rais aisément 1·empli1·quat1·e ou cinq volumes <lu récit des cruautés exercées contre mes camarades avant et après mon ara·iv~e, pat· le boul't'enu Cérèt rle la Noze - i:ruautés dont je laisse à d'autres la clull'ge de publit-r l'histoire n'en ayant été que le simple auditeur et, pour cela, ne voulant m'en faire !'écrivain. D'ailleurs, ce qui va suivre suflil'a pou1· dépeindre l'inrlividu. A notre arriYée, à !'Orangerie, nous fûmes conduits, Courbet, i\Iarotcau -et moi, <levant une sorte <le sous-gouve1·neu1· qtii buvait la goutte sur une tablti l)oiteusc, entouré d'argousins de toutes sortes, ·on prit nos noms, tant uien que mal. sua· une feuille volante fOl't g1·aisseuse et le sous-gouverneur -cria: « n· 3 1 ». Ce qui signifiait: Catégorie des intéressants. Il y avait alors sous les voùtes de !'Orangerie, cinq catégories : '1• r .a fosse aux lions, sous l'esralier qui mène a la pière d'eau des Suisses; 2· les dangereux:, travée suivante; a· les intéressants; 4· l'ordinafre; 5· l'infirmerie. La travée des Intéressants contenait envit·on quatre cents <!itoyens. -étendus sur autant de hottes <lepaille recouve1·tcs d'une toile gl'ise, et dispos~s rn quatre rangs. Rien, absolumeut rien autre chose pour mobilier, pas même <lescruches d'eau. 1Jne malpropreté hideuse. Des hommes demi-nus et littéralement dévo1·és par la ve1-mine. Ça ét là, sur le nombre, des manchots, <les boiteux:, mème.un cul <lejatte. les uns et les autres à peine convalescents des terribles amputations subies. De ma vie je n'avais contemplé si pitoyalJle spectacle. A notre appa1·ithn, nous sommes bientôt reconnus, entourés, salués, -embrassés, fètés par nos amis, par nos connaissances, par divers citoyens inconnus, mais heureux de nous voir pa1·ceque, saris doute,· nous allons leu1· communiquer des nouvelles fraiches. Au b1·ouhaha. qu'occasionne ce remue ménage, la sentinelle approche : ~< Circulez, ou je fai feu .... »

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==