JOURXAL D'UN VAINCU 143 demanda, à la première sentinelle, reçut un coup de baïonnette dans le ventre. A quatre heures, on m'appela. - J'appréhendai la mort â mon tou1· et dis adieu à cinq ou six citoyens de ma connaissance qui m'avoisinaient, notamment à un chapelier de la rue de Chàteaudun, 1\1. Brequin, qui avait été p1·is pour mon beau-père . .Mais, dans la cour on me fit simplement assister au supplice d'un jeune homme de quin·œ ans, attaché pa.1·les bras et le!>jambes à une fenêtre g1·illée. Un me pria de bien examine1· ce patient pour le nommer si je le connaissais. Je n'eus pas le temps de répondre. Le jeune homme s'écria : - •<Non, il ne me connait pas. Je vous dis que je suis du qua1·tier Clignancourt. On le larda de coups de baïonnette et je fus à nouveau repoussé dans les caves, sans avofr rien compris à cet incident. A cinq ht'ures on nous ordonna de remonte1·. Deux cent soixante-quati·e sorti1·ent; tout le reste était ou mort ou incapaule de se mouvoir. N'est-ce pas déjà épouvantablement horrible le récit de cette nuit de tortures et d'angoisses? Il y a pis encore, on va le voir. C'est le récit du Calvaire des malheureux fédérés, entraînés de Paris à Versailles. 29 mai, Dans la cour d'entrée de la caserne de la Nouvelle-France se trouvaient plusieurs escadrons de chasseurs et de dragons à cheval, ainsi que plusi6urs compagnies de soldats de la ligne, le tout flanqué de gardes municipaux et de sei·gents de ville, tous le revolver au poing. On nous mit au milieu de cette a1'111éel;es JJOrtes furent ouvertes et le Calvaire commen<;>a. Nous traversâmes la rue Montholon, la rue Lafayette, le boulevard Haussmann et entrâmes dans le parc Monceaux, où nous fimes halte. Durant ce. ti·ajet, Paris me sembla ville morte. Plus de foule comme la v~ille, pas de cris, à peine quelques passants; il est vrai que l'heure était matinale. Toutefois près de la rue Pasquier, j'aper<;>usM. le docteur Gaillardet, ex-chirurgien de mon bataillon, lui aussi avait un brassard. ~ous avions gran'..l'faim n'ayant pas mangti depuis la veille; notre soif était intense; surtout, nous étions désespérés de n'avoir pu fail'e un bout de toilette de simple propreté. Nous pensâmes donc un instant que notre halte dans le parc Monceaux allait nous permettre ce réconfort. Quelle erreur ! li entrait dans les infâmes intentions de nos maitres de nous promener de Pal'is à Ve1·sailles, comme des chiens enragés, tenus en laisse après carnage. Nous avions faim et soif; nous étions maculés de sang, d'excréments ; nos habits étaient en lambeaux. Tant mieux ! Ce n'était mème pas suffisant. Après avoir fusillé sept d'entre nous qui s'etaient J'endus coupalJles d~ quelque plainte, on nous enleva nos coiffurPS, on fit ôter leurs bottes à ceux qui ee trouvaient en avofr, on ar1·acha à la plupart tout ce qui, de près ou <leloin, ressemblait à un uniforme, on ordonna aux femmes de dénouer leurs cheveux pour qu'ils tombassent sur leurs épaules, et c'est dans cet état que vers la dixième heure du matin, sous un soleil équatorial, nu tète, plusieurs uu p:eds, tous affamès, tous haletants, tous dl-jà demi-mo1·ts de fatigue, d'indignation, de rage, c'est dans cet état qu'on nous fit prendre le chemin de Versailles, en passant par la petite ville de Boulogne. Avant d'arriver au pont de Saint-Cloud, une femme tomba. Elle fut fusillée sm· place. Sur le pont cinq hommes se jettèrent a l'eau.
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