142 LA REVUE SOCIALISTE Les joumaux sont infâmes: Ils se résument tous dans ce cri exécrable: Vœ victis ! Paris à présent est un coupe gorge. On s'assassine mutuellement. On se dénonce à l'envi. Chaque dénonciation est un arrêt de mort. Je veux aller aux nouvelles, mais ma femme s'y oppose. 28 mai . . . . . . Cinq heures dn soir. On m'atTète. Je suis jeté dans les ca,·es de la Caserne de la Nouvelle-France au haut de la rue <luFaubourg Poissonnière. Hélas I pauvre femme 1 On nous permettra de citer maintenant in-extenso 1€schapitre II et III. Ils sont singulièrement d'une sobre éloquence. 28 mai. De mon logis, lH, rue Lafayette, à la Caserne de la Nouvelle-France, le chemin est court. Sur ce parcours, environ deux mille mégères et agents de police me firent la haie. Des cris forcenés me saluaient au passage. On me jeta des pie1Tes. Une... chienne habillée en fille publique, essaya de me frafJper du bout de son omb1·elle. Les fantassins qui m'escortaient avaient honte des infàmies de cette tourbe ignoble de gens pétris de sang corrompu d de l.ioue. Quelques personnes du quartier me saluèrent; on sauta sut· elles et on les accabla de coups. Un capitaine de gendarmerie, assisté d'un capitaine de la garde-nationale brassardiére, ressemblant beaucoup à un nommé Habeneck, me reçut à la Caserne et me demanda : - Comment vous appelez-vous? - Marc-Amédée Gromicr, de Bourg-en-Bresse (.-\in). - N'avez-vous pas été le secrétaire de Félix Pyat? - Oui, durant l'hiver de 1869 à 1870. - C'est bon. A surveiller. A un autre. Et sans autre forme de procès, on me poussa dans les cav<!Scle la caserne en ayant la délicate attention d'écraser mon chapeau sur ma tète avec une crosse de fusil. Je roulai au bas des marches ù'un escalier fangeux et fus recueilli pat· mes compagnons d'infortune réunis, femmes, vieillards, filles, enfants et hommes, au nombre de -Hl2, dans les fossés boueux que l'on appelle les caves de la caserne. Les uns étaient morts, les autres se mouraient; celui-ci n'avait qu'un bras, celle-là n'avait pas de jambes, là-bas une jeune fille consolait un groupe de petits garçons très proprement vètus; i<-i,un vieillard pérorait; ailleurs, dix ou douze gardes nationaux, sans bics_ sures, mais é1·eintés, attendaient stoïquement leu1· exécution. Au dehors, dans les cours, on entenàait par intervalle des déton:,tions significatives. Telle est la photographie du tableau que j'ape1·çus lo1·sque je repris mes sens. Il était six heul'es douze minutes du soir. Jusqu'à minuit, il nous arriva des nouveaux venus, si bien qu'alors nous fûmes obligés de nons tenir tous debout, faute d'espace. 11-lèmepoul' satisfaire aux besoins les plus intimes, nous ne pouvions remuer. Bientùt l'infection fut honible, insupportable. A minuit, les gardes nationaux et quatre ff:mmes furent mandés au haut de l'escalie1·; ils y anivêrent après des diITicultés inouïes, sortirent et furent aussitôt fusillés. Cela augmenta un peu la place; pourtant, onze blessés moururent de minuit à une heure, et leurs carlavres joints à ceux déjà amoncelés dans la dernière chambrée empoisonnaient l'atmosphère. i\0us voulùmes avoir un peu d'eau ; celui qui la
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