La Revue socialiste - 1892 - Tome XVI - vol 01

138 LA REVUE SOCIALISTE « Le pis est qu'un si noble labeur n'est presque jamais récompensé du vivant de !'écrivain. Ces œuvres si soignées, si voulues, ne se laissent point aisément pénétrer par la foule. Leur beauté a besoin d'une sorte d'initiation; elles demeurent le culte d'une élite. C'est ce qui fait que Clade! n·a point rencontré les succès retentissants, les acclamations de ce Paris si prompt à s'engouer parfois. Je ne crois pas qu'il en ait souffert. car il avait le cœur solide et haut. Il devait se rendre compte de la vanité de certaines gloires fragiles. Mais nous en avons souffert pour lui, nous autres qui connaissions la rare valeur, qui savions aussi, hélas ! que le succès c'est l'aisance, parfois la santé, la maison heureuse, égayée de soleil. « Oui, à chacune de ces belles œuvres impeccables qu'il lançait, ouvragées comme des joyaux de haut prix, nous aurions voulu les forts tirages qui hantent les impatients d'aujourd'hui, le fracas des journaux, le livre courant dans des milliers de mains. N'était-ce point un spectable fait pour étonner, ces œuvres où il ne glorifiait que les petits et les misérables, et qui n'allaient point à la foule, à l'immense peuple illettré? Seuls les poètes, les artistes en sentaient le fin et puissant travail, les difficultés vaincues, la hautaine réussite. Il était un maitre, il tenait tout un coin de notre littérature, il avait sa griffe de lion qui marquait chacune de ses pages. Dans cette petite maison de Sèvres, si simple, vivait à l'écart du grand public, adoré des seuls fidèles de la parfaite littérature. un des écrivains les plus personnels et les plus probes de la seconde moitié de ce siècle. « Et,d'ailleurs,n'est-ce pas un destin heureux que d'avoir trouvé de son vivant le succès rétif, quand on a tout fait pour bàtir son œuvre sur des bases indestructibles ? Ce qui les dévore. ces ouvriers acharnés remettant sans cesse leurs phrases au feu de leur forge, c'est l'impérieux besoin de les forger si solides, si définitives, qu'elles vivent ensuite éternelles daus les siècles. Flaubert les voulait d'airain, toutes droites comme des tables de bronze, debout à jamais. Et leur récompense est là, à ces vaillants, dans la certitude qu'ils peuvent mourir, que leurs livres vivront. Le miracle de vie s'accomplit, ces livres résistent et grandissent de jour en jour, lorsque tant d'autres, acclamés à leur apparition, disparaissent rapidement dans la banalité mème de leur succès. La solidité du style, la conscience, le désir de perfection, tout ce qui a rebuté d'abord travaille à la conquète de l'immortalité. << Les lecteurs viennent,ne s'en vont plus.le roman se classe parmi les œuvres résumant une intelligence et une époque. C'est ainsi que les jours et les nuits passés sur une page par un écrivain original, soufflent à cette page une âme, une vie que rien n'étouffe, qui se dévelIoppe à son heure et qui monte à la gloire. « Clade! a été le bon et génial ouvrier qui, la journée finie, peut reposer en paix dans la tombe. satisfait et fier de son labeur. Il a laissé l'œuvre qui survit, l'œuvre vivante qui gagne en force, à chaqutllever nouveau du soleil. Elle fait partie désormais de l'éternelle nature ; elle portera ses fleurs, aux printemps sans fin qui se succéderont» . Il appartenait à '!auteur de Germinal de glorifier ainsi l'auteur des. Va-nu-Pieds. B. MALON.

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