BULLETIN Ces paroles doivent être conservées: 137 « Pendant les trente années de son dur el glorieux labeur, il est resté fidèle à la terre d'où il était sorti, il a aimé les humbles et les souffrants qu'il avait coudoyé dans sa jeunesse. Ses héros préférés, ce sont les va-nu-pieds des champs et des villes, tous ceux que la vie sociale écrase ; ce sont aussi les simples, les grands et les tendres, dont chaque heure, dans la bataille de l'existence, est un héroïsme. li les prenait parmi Je peuple, il leur soufflait l'âme naïve et forte des foules, il les faisait à son image ; car, même sous l'usure de notre terrible Paris, il avait gardé la simplicité et une tranquille grandeur. 11s'était mis véritablement à part dans notre monde littéraire. On a parlé de sa petite maison de Sèvres, où il vivait au milieu des siens (:Omme un patriarche, de cette maison si accueillante aux jeunes débutants, toute pleine de bonne affection et de travail. Les enfants poussaient là au grand air. Des bêtes domestiques, libres et caressées, l'envahissaient. N'était-ce pas le milieu naturel du poète puissant qui a dressé les fières figures du Bouscassié, d'Ompdrailles •et de l'Homme de la Croix-aux-Bœufs? « li était mon aîné à peine de quelques années ; je l'ai connu à l'époque de nos débuts, lorsqu'il venait de publier son premier livre: les Martyrs ridicules. Et, si j'évoque le Clade! de cette époque déjà lointaine, je revois un homme à la mise correcte, à la chevelure émondée et contenue. Je veux Jire qu'il n'est point débarqué à Paris en paysan du Danube, mais que, plut6t, la libre insouciance, la bonhomie rurale l'y ont repris, à mesure qu'il y a vieilli. C'est là un phénomène typique et charmant, tout a son honneur. li ne faut pas oublier qu'il a eu des amitiés illustres. li tutoyait Gambetta, il aurait pu, comme tant d'autres, au lendemain de la conquête, réclamer sa part. Mais en maladroit qui tenait surtout à ses convictions, il choisit justement, pour se _fâcher, le jour où sont_ tout-puissant ami fut Je maître ». Jamais Clade! ne voulut faire de concessions politiques ni littéraires : « Et c'est pourquoi, lorsque nous en avons vu tant d'autres mettre des pans à Jeurs vareuses et changer leurs foulards rouges en cravates blanches, lui, doucement, avec son fin sourire, retournait au chapeau de feutre et à la grosse houppelande, qu'il trouvait commodes et qui lui tenaient chaud. << Cela est très beau, une existence entière donnée à un idéal, dans le désintéressement de tout le reste. Clade! n'a voulv être et n'a été qu'un écrivain. Seulement, être un écrivain, pour lui, exigeait une foule d'efforts surhumains, demandait une vie de conscience et de travail acharné, car il s'était fait du style une idée de haute perfection, hérissée de telles difficultés à vaincre qu'il agonisait à la peine. On raconte qu'il a recommencé, qu'il a récrit des manuscrits jusqu'à trois fois. La poursuite du mot juste le jetait dans des angoisses infinies. Tout devenait un ~ujet de scrupules, la ponctuation, la rythme des phrases et des alinéas. J'ai connu chez Flaubert le tourment de la belle prose sonore, parfaite et définitive. li n'en est pas de plus torturant ni de plus délicieux. Et cela devient d'un grand et superbe exemple, en nos temps de prose bâclée, de journalisme hâtif, d'articles fabriqués à la grosse sur des coins de table.
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