La Revue socialiste - 1892 - Tome XVI - vol 01

136 LA REVUE SOCIALISTE La bande crut habile de venir par voie d'eau ; elle arriva la nuit, comptant débarquer sans encombre. Mais les rives étaient couvertes de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants. Les bateaux furent repoussés. Un coup de feu partit de l'un d'eux. Ce fut le signal d'une fusillade générale qui dura dix minutes. Le combat fut acharné. Des redoutes furent construites, les collines fur.ent armées. L'huile enflammée, versée sur le fleuve, enveloppa les agents d'une ceinture de feu. Des renforts vinrent de Pittsburg aux ouvriers. Les mercenaires de l'odieuse agence durent capituler et se rendre prisonniers, en laissant vingt morts sur le champ de batailie. Cette victoire excita les grévistes et bientôt l'agitation s'étendit à d'autres points, au Minnesota, dans l'Idaho. Là aussi ce fut l'insurrection. Les fils télégraphiques furent coupés, les ponts détruits, les rails enlevés, les établissements et les puits minés à la dynamite, et les conflits sanglants se multiplièrent. lis durent encore. li se pourrait que cette fois encore les exploités à bout de patience soient vaincus par la force au service de l'iniquité et du privilège; il n'en est pas moins vrai que de tels faits sont gros de révoltes futures et que l'Amérique du Nord vient, elle aussi, d'entrer tragiquement dans l'arène sanglante des guerres sociales et qu'à elle aussi les nouvelles conditions économiques font une obligation de choisir et de choisir vite, entre ces deux alternatives : réformes sociales ou révolution violente. Mais en attendant que, pacifiquement ou violemment, aux gouvernants l'ardua sentenra, les justices réparatrices pénètrent dans nos institutions vieillies, les meilleurs s'en vont parmi les soldats de l'avenir. Il y a peu de jours, nous conduisions à sa dernière demeure cette haute puissance de talent et de bonté qui fut Léon Clade!. Victor Hugo avait dit de lui : << C'est un grand caractère et un grand écrivain français». L'éloge était mérité; c' etait un grand caractère,l'homme dont la vie a été si noble et si digne. C'est un grand écrivain celui qui, dans son glorieux bagage littéraire, laisse les Va-,m-pieds, l'Holllme de la Croixa11x-Bœufs. N'a-qu'un-Œil, Kéradec le garde-barrière, la Fète votive de Saint Bartholomée porte-glaive, Raca, Mi-Diable, [Nfo11tauban, tu 11ele sauras pas, le Bouscassié, les Martyrs ridicules, Pierre Patient,Ompdrailles, le Tombeau des Lutteurs, Une Maudite, Crête rouge, Gueux de marque, etc., etc., toutes œuvres d'un puissant esprit et d'un merveilleux styliste, Léon Clade! fut plus que cela encore; il fut l'un des meilleurs hommes de ce temps. lis le savent ces jeunes qui jamais en vain ne vinrent dans la pdite maison de Sèvres chercher un conseil ou un appui ; ils le savent tous ceux qui l'ont approché, et c'est pourquoi c'est une foule amie qui se pressait au Père-Lachaise autour de l'admirable et si vénérée femme du grand écrivain et de ses filles éplorées. Emile Zola a dignement dit, au nom de tous, le dernier adieu à Léon Clade!.

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