8 LA REVUE SOCIALISTE :alors s'en vont par delà !'Océan chercher la terre nouvelle. Les autres, saisis d'un malaise inexprimable, lisent avec fièvre Gœthe et Byron et continuent le chant douloureux que la mort de l'un et de l'autre avait interrompue. C'est que ces sentiments répondent à merveille au vide de leur âme, à leur désespérance. Le concert de leur lamentation remplit toute la première moitié du siècle. << Ils disent le bonheur impossible, la vérité inaccessible, la société mal faite et l'homme avorté ou gâté ..... Blessés tous par la grandeur de leurs facultés et l'intempérance de leurs désirs, ceux-ci s'éteignent dans la stupeur ou l'ivresse, ceux-là usés par le plaisir ou le travail, d'autres finissent par la folie ou le suicide, quelques rares portent leur plaie saignante jusqu'à la vieillesse. » (Taine). Et pourtant aucune génération n'a vu naître tant de théories sociales, politiques et religieuses, tant d'apôtres entourés de disciples si nombreux, si enthousiastes, si fanatiques! Mais tous ces éléments, d'où surgira le monde nouveau, trop confus alors ne peuvent satisfaire l'ardente soif de repos et de bonheur dont cette époque est avide. René avait cru voir les mondes emportés par la fatalité et avait conclu en sceptique un douloureux Essais de révolutions. Il était allé vivre de sa grande mélancolie dans les solitudes del' Amérique et à son retour avait écrit A tala, René, où il est plus question de la désolation du siècle. du vide de l'âme que des sauvages du Nouveau-Continent. Lamartine élève la voix vers une puissance vague et inexpliquée, met la main à l'œuvre politique et meurt dans une tristesse bien voisine du dégoût. Les livres s'accumulent. Tous, à part quelques exceptions, ont cette couleur sombre. Benjamin Constant dans Adolphe, Sénancourdans Obermann ,Sainte-Beuve dans}osepb~elorme ,G. Sand dans Lélia, Jacques, etc .. Brizeux, Laprade, Antony Deschamps, Moreau,Gauthier, tant d'autres dépeignent les souffrances du présent. Tous sont des désespérés, dont les éclairs de gaieté ne font quïlluminer une âme sombre, montrer plus à nu la blessure qu'ils voudraient parfois en vain cacher. Rares sont ceux qui ont su se résoudre à cette résignation scientifique qui est devenue propre à quelques, penseurs actuels. Rares aussi ceux qui ont gardé dans l'avenir une foi inébranlable. Encore ont-ils été plus d'une fois visités par l'esprit qui anime cette littérature malade. S'ils ont chanté, comme Delavigne, Béranger. Pierre Dupont, Victor Hugo, etc., I'espérânce et le progrès, raillé l'esprit de réaction et d'intolérance, la douleur a par instant fait gémir les cordes de leur lyre. Le Vagabond de Béranger est l'ancètre de Jean Misère. Le plus grand de tous a sondé bien des abimes de misères, dénoncé bien des fatalités, écrit le ~emier jour d'un condamné, D'(_otre- ~a,11e, les élvfisérables,Mélancholia, etc. Barbier chante la plainte poignante du Lazare anglais. Le Frank d'Alfred de Musset parle comme le Karl Moor de Schiller. L'instinct de révolte qui animera les plus belles œu vres de Leconte de Lisle, le sentiment pénétrant de la « peine universelle » qui est au fond de toute la poésie de Sully Prudhomme,
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