La Revue socialiste - 1892 - Tome XV - vol 01

88 LA REVUE SOCIALISTE à voir fustiger (moralement) une des leurs; chacune d'entre elles, croît assister à la dégradation d'une amie intime. Elles ne sentent pas qu'elles sont solidaires, que le temps n'a pas marché pour les femmes depuis trois siècles, et que c'est leur propre portrait qu'elles applaudissent. C'est à elles que l'bo111111~ dit encore, comme dans Shakspeare: <( Vous êtes ma chose, ma bête de somme, mon bœuf, mon âne »; je vous ai acheté pour tenir ma maison ; avec cette différence que l'on n'achète plus la femme; on vend l'homme (en mariage s'entend). La marchandise, bien que peu délicate, est d'un écoulement facile. Paul Delair nous présente une sauvage apprivoisée bien dégénérée, amputée de plusieurs membres ; ses violences plairaient encore cependant à nos voisins <l'outre-mer, dont on connait les aptitudes spéciales en fait de boxe. Qui pourrait croire que la sauvage Catarina a pour sœurs les Ophélie, les Desdémone et les Juliette! C'est qu'ici le poète nous montrait la passion pure, qui transforme ceux qu'elle a touchés de son aile. La Mégère nous ramène sur terre ; elle prend l'homme et la femme dans des conditions ordinaires, et les met brutalement aux prises; lui, avec ses prétendus droits; elle. avec sa mauvaise éducation et ses vio, lences. C'est l'histoire, peu véridique, d'une jeune patricienne Florentine fort mal élevée. Elle distribue autour d'elle, avec générosité, coups et horions, ce qui ne laisse pas que d'éloigner les amoureux. C'est alors qu'apparaît Je mari, le dompteur ! un gentilhomme séduit par les écus de la belle et par l'attrait de la difficulté vaincue; il traite la jeune fille co1nme on ne devrait pas traiter une fille; la tutoie, la malmène, l'affame, la menace; l'embrasse à la hussarde et dompte la bête vicieuse, à force de ri,auvais traitements. Affolée, elle abdique toute volonté, toute pensée, et déclare que la lune brille en plein midi, quand son seigneur et maitre l'exige. C'est le peri11dè ac cadaver à l'usage des maris. La chronique prétend que, dans ce cas, le cadavre sort souvent du linceul. Cette pièce est remarquablement interprétée par les Coquelin et par une belle personne suffisamment enragée, Mlle de Marty. L'Œuvre, malgré tout, laisse une impression de tristesse: le mépris de la femme, de sa conscience, de son intelligence éclate à chaque pas, en traits mordants ou cruds, et, malheureusement, les traits portent encore; l'assujetti~sement féminin, pour étre déguisé, n'en existe pas moins. Et ce verre grossissant que nous empruntons à Shakspeare, éclaire nos propres plaies. Les procédés employés par le dompteur, pour ramener la jeune fille, sont vraiment ceux qu'emploierait un belluai~e : la force brutale •

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