La Revue socialiste - 1892 - Tome XV - vol 01

74.6 LA REVUE SOCIALISTE non-syndiqués restent abandonnés à leur malheureux sort et se voient privés de protection. Est-il donc nécessaire, conclut Dumay, d'édicter de nouvelles peines, puisque la législation existante suffit très ample-- ment? Dans le courant de ce discours véritablement convaincant, l'orateur a caractérisé avec une franchise un peu rudr le rapport de M. La Caze présenté au Sénat sur la loi Bovier-Lapierre, en déclarant que c'était là un 111ouve111ent de bai11ecoutre leproletariat. La haine adroitement dissimulée de MM. Leygue et DupuyDutemps sous des déclarations très démocratiques, n'a pas été heureuse pas plus que les attaques très directes et très brillamment développées de MM. Piou et Léon Say contre le principe même de la loi. M. Léon. Say a parlé d"une façon séduisante de la liberté individuelle et des grands principes de 89; il oublie que nous ne sommes plus au temps de la petite industrie et du petit commerce, au temps où l'artisan travaillait chez lui et était en possession de ses instruments de travail. Dans cette société, l'égalité de fait régnait; aujourd'hui au contraire, la grande industrie domine en bien des endroits, créant au-dessus d"une tourbe de misérables, la puissante aristocratie du million. A entendre l'éminent représentant de l'économie politique, on se sent plein de pitié pour ces malheureux potentats de l'usine qu'il nous montre opprimés, réduits en esclavage par quelques syndiqués audacieux. C'est bientôt l'agneau qui va dévorer le loup. Notre éloquent ami Millerand est intervenu aussitôt avec sa. vigueur et sa netteté habituelles. li a soufflé sur ces jolis flocons de fumée et les a dissipés promptement, éclaircissant l'atm0sphère parlementaire devenue confuse. ,i Nos adversaires disent que la loi Bovier- (( Lapierre signifie: Défense absolue désormais à un patron de ren- (( voyer un ouvrier syndiqué. Jamais la loi Bovier-Lapierre n'a dit (( cela. Elle a dit: Défense absolue à un patron de renvoyer un (( ouvrier syndiqué parce qu'il est syndiqué. » Enfin, après avoir bousculé une foule d'amendements, la Chambre a voté le principe même de la loi, en écartant heureusement les di~positions inspirées par M. Leygue qui constituaient le deuxième nlinéa de l'article l". Malheureusement la majorité favorable est moins forte que lors du premier vote. Signalons un renseignement important que nous avons rencontré dans le discours de M. Leygue: c'est que les syndicats ouvriers sont actuellement an nombre de 1,597. Inutile de dire que le Sénat, cette vieille forteresse de la grosse bourgeoisie possédante, repoussera sans aucun doute cette loi d'émancipation sociale. Ces assemblées réactionnaires et fermées à toute idée un peu généreuse, rendent singulièrement difficile la tàche des socialistes pacifiques, qui voudraient prévenir par une politique hardiment progressiste, les épouvantables tempêtes que récêle en ses flancs notre société contemporaine. A. DELON.

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