La Revue socialiste - 1892 - Tome XV - vol 01

LA REVUE SOCIALISTE Quelqu·un ayant vanté les qualités maternelles de la dame <1011ilt était question, u11cexclamation se produisit: - « Eh quoi! elle s'occupe de ses enfants? c'est bien étonnant ponr une dame du monde! » • Cette exclamation naïve, échappée à une très honnête mère <le famille, n'en dit-elle pas, sur les mœurs et l'état d'esprit d'une société, plus que toutes les dissertations philosophiques? Si, dans les hautes classes, on a peu ou point d'enfants, par insouriance ou égoïsme chez l'homme, par horreur de la maternité chez la femme: dans les classes bourgeoises (et ici nous comprenons les commerçants, les industriels, les petits rentiers, les paysans-propriétaires) on se restreint volontairement soit parce que l'on n'a pas une fortune capitalisée assez assise pour pouvoir gré ver des revenus commerciaux et industriels naturellement précaires des lourdes charges que coil.te l'élevage et l'éducation de plusieurs enfants, filles ou garçons. Il faut une dot pour la fille; il faut au garçon une profession et gén61·alcment l'industriel, le commerçant espère pour son fils une situation plus relevée que la sienne: avocat, notaire, ingénieur, etc. C'est, au bas mot, une vingtaine de mille francs à sacrifier pour chaque enfant. Le bourgeois suppute ses chances de bénéfice. songe à la nécessité d'amasser nn capital pour se retirer da11s un certain nombre d'années; il a un enfant: c'est assez. ll serre les freins, ren, ene la Yapenr, éteint ses feux, et élève à Malthus un autel discret au fo11ddr son alcàve. Quant au paysan-propriétaire, cc n'est pas l'éducation de l'enfant qui le préoccupe, bien que l'ambition, si c'est un garçon, d·en faire un notaire ait longtemps été l'ambilion maitresse du père de famille. !\lais ju tement, faire de son fils un notaire, cela coùte pas mal de sacs de blé ou de ba-rriques de vin. Et puis, il faut acheter l'étude, et en payer uno partie <ln prix, tout au moins. en attendant qu'un riche mariage paie le reste. Or, le moyen de supporter ces sacrifices, si au lieu d'un fils unique, c·est deux. trois, quatre, cinq enfants qni lui arrivent! Et pn is, on l'a souvent dit, et cela est vrai : la passion la plus profonde et la plus tenace au cœur du paysan, c'est <l'arrondit', a·accroitrc son domaiue; son souci le plus crud, c'est, par contre, de se voir menacé de l'émietter, de la partager en morceaux, cette terre acquise petit à petit, pour ainsi dire sillon par sillon, an prix de tant de peines.« Plus il y a des paysans-propriétaires - dit .\I. Raon l Frnry dans son livre déjà ci té - pl us on redoute de diYiser ù lïnfini les héritages» cette éventualité ne dùt-elle se réaliser qu·après sa mort, 11·en est pas moÏ11s insupportable à l'esprit du rural. Pour l'é\'iter, il se résignera -facilement - à n'avoir qu'un ou deux enfants.

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