CXE l\OL \'ELLE CTOPIE 307 Aussi gronde-t-elle son grand-père, - un des rares mécontents qu'il y ait encore - de regretter le passé et d'aimer les livres : « Toujours des livres, grand-père! Quand donc comprendrezvous que c'est le Monde qui doit nous intéresser. La Nature, voilà notre livre. Je comprends qu'on en ait eu autrefois, pour reposer l'esprit de la misère environnante; mais, au fond, tous ces romans me révoltent. Le héros et l'héroïne finissent toujours par devenir heureux, c'est-à-dire riches, aux dépens de la pauvrete des autres, après une longue série de malheurs, imaginaires la plupart du temps, et beaucoup de préoccupation d'eux-mèmes, pendant que le monde travaillait et agissait autour de leur inutile personne. » Ellen s'y intéresse cependant à ce passé, parce qu'elle y voit une menace pour l'avenir. - Si, à force de bonheur et de quiétude, on allait oublier les malheurs d'autrefois et y retomber ! - Aussi en faitelle l'objet de ses préoccupations et de ses questions à l'étranger qu'elle accompagne constamment. Leurs conversations répétées nous font ressortir de plus en plus le contraste entre la Société ancienne et le monde nouveau. Au contact de cette vie heureuse, et surtout de sa ravissante compagne, l'hôte se sent rajeunir. Ses années ne le gênent plus. Ses cinquante-six ans sont devenus presque la fleur de l'àge. Et nous voyons un roman s'esquisser tout doucement entre Ellen et lui. Le roman ne s'acheve pas, le charme va se rompre. Depuis quelque temps déjà l'étranger est poursuivi par une inquiètude. Il a le pressentiment que ce bonheur ne peut durer, pressentiment qui ne tarde pas à se réaliser. Au milieu d'une fête où il assiste avec ses nouveaux amb, il s'aperçoit tout à coup, sous le poids d'une oppression étrange, d'un malaise indéfinissable, que ceux-ci ne remarquent plus sa présence. Il s'est évanoui pour eux. Épouvanté, il sort. Au dehors tout est changé. Un vieillard passe lentement sur le chemin, ridé, cassé, vètu de haillons sordides, la physionomie empreinte de misère et de servilité. Ainsi, il est retombé dans le triste monde qui est le sien! Quelques instants plus tard il s'éveille complètement et se retrouve dans sa maison à Hammersmith. li est fini ce rève d'une nature perfectionnée, d'une humanité idéalisée. Tout a disparu, Je ciel éternellement serein, l'été sans orages, les riants paysages peuplés de bateliers et de faneurs l1orianesques, de travailleurs aux vêtements de soie brodés d'or. Disparue cette humanité sans laideurs ni bassesses, toute de beauté et de perfection, cette humanité de rêve. Mais ne serait-ce pas plutôt une vision? nous dit l'auteur e11 terminant : « .... Si ce n'était qu'un rêve, pourquoi donc tout m'yparaissait- « il si réel ? .
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