LE PROCÈS DE CIPRIANI 329 Pour conjurer le danger la police a trouvé bon de rapatrier dans leurs provinces les prolétaires dépourvus de moyens d'existence.Plus de vingt-cinq mille ouvriers sans travail ont dû quitter la capitale. Mais on n'a fait << qu'éparpiller la matière inflammable». Elle est partout maintenant et la moindre étincelle peut produire une longue trainée de flammes pour toute la Péninsule. A Milan, à Turin, à Bologne, la foule qui s'entasse devant les cuisines économiques, où l'on distribue, en quantité d'ailleurs absolument insuffisante, de la soupe et du pain à bas prix, réclame du travail et non des aumônes. A Naples, en Toscane, en Calabre, le désespoir est le même comme la misère. On s'y fait brigand pour ne pas mourir d'inanition. L'état des paysans n'est pas moins pitoyable que celui des ouvriers des villes. Ces malheureux <jUipeinent douze heures pour un salaire de 50 centimes, en esclaves du sol, qui se contentent de leur ration de polenta pour toute nourriture, n'ont même plus cette maigre ressource; ils émigrent en masse, poussés par la faim. <, Pensons aux contadù1i », crie un journal s'adressant aux propriétaires ; et ceux-ci de répondre : ,< Nous sommes écrasés par l'impôt. » A qui la faute de cette atroce situation? Les ouvriers chassés de Rome viennent à propos pour l'apprendre à ceux qui l'ignorent. La faute en est aux dépenses insensées, à la folies des armements, conséquence d'une politique antinationale, dont la responsabilité remonte plus haut qu'aux ministres : au roi en personne. Le procès du roi ! c'est bien lui qui s'instruit dans la conscience publique aux lueurs sinistres de la faim. Le verdict populaire, c'est lui qui se prépare dans le sombre délibéré des conciliabules muets, où les arguments de la raison font place aux seules impulsions de l'instinct. Cipriani secouant les barreaux de sa cage, c'est le premier effort impuissant du flot contre la falaise. La foule des sans-travail, des mendiants, des meurt-de-faim, qui gronde et s'agite au dehors, c'est la montée formidable d'une mer courroucée qui, de la même secousse irrésistible, brise les fers des prisonniers et balaie les trônes. V. jACLARD.
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