328 LA REVUE SOCIALISTE Cipriani guérit de sa blessure. Mais on se garda bien de lâcher une proie si précieuse. Après dix mois de détention préventive, notre ami comparaît, obtient enfin des juges. Qµels juges ! Une première fois le tribunal s'est assemblé il y a quelques semaines. L'infamie de l'accusation a soulevé de telles protestations qu'il a fallu renvoyer !"affaire. Elle revient aujourd'hui, et les mêmes protestations reprennent plus violentes. Tous les témoins à charge appartiennent à la police. Le premier qui se présente est convaincu de faux témoignage. Le Président. - Vous rappelez-vous que dans le procès-verbal vous avez dit que Sentili a lancé des pierres ? L'agent Irianni. - Certainement, il a lancé des pierres. Le défenseur M. Praga prouve que le fait est impossible. Le Président. - Allons! lrianni, rappelez-vous que vous étes devant le tribunal. Dites la vérité, avez-vous vu lancer des pierres? L'agent. - Je ne me souviens pas. M. Praga demande l'arrestation du faux témoin. Le ministère public s'y oppose et le tribunal, après délibération, conclut à son tour contre l'arrestation, admettant seulement que les dépositions d'lrianni ne sont pas claires. Les accusés entendent cette décision, refusent de prendre part plus longtemps aux débats. lis se lêvent, se couvrent: (( Nous ne sommes pas devant un tribunal, s'écrie Cipriani; mais dans un estaminet. » Tous demandent qu'on les reconduise en prison. Tel fut le début de la scène que nous avons dépeinte tout à l'heure. La justice du roi fait son devoir et continuera de le faire, nous n'en doutons pas. Cipriani sera condamné rigoureusement. Le gouvernement italien n'échappera pas au verdict de l'opinion, qui juge en dernier ressort. Devant cette cour suprème, les rôles seront bien changés. Les revolvers des carabiniers et les sabres de la police ne pèseront guère quand, de l'a11tre côté, seront les colères d'un peuple, amassées par de longs mois d'une misère effroyable. (( Effroyable » n'est pas une expression exagérée. Je la trouve sous la plume de tous les correspondants. Celui de l' Indépendancebelge raconte qu'il a voulu se rendre compte de l'état d'esprit qui règne dans le prolétariat romain. (( Impossible, dit-il de retracer le tableau des misères que j'ai rencontrées. j'ai vu des familles entières qui ont vendu jusqu'à leur dernière chemise, tous les meubles, les chaises, les lits, pour acheter un morceau de pain, et qui couchent aujourd'hui par terre, dans des logements nus et froids. Ces gens-là vivent dans un état d'exaspération inconcevable; les femmes surtout n'ont aux lèvres que des paroles de malédiction. Ce sont elles qui excitent les hommes, qui portent leur ressentiment au paroxisme et qui déclarent qu'elles préfèreraient mourir d'un coup de fusil en pleine rue plutôt que de continuer à mener une vie aussi misérable. »
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