La Revue socialiste - 1892 - Tome XV - vol 01

LE PROCÈS DE CIPRIAXI 327 laissa pas longtemps et le bagne le ressaisit pour de longues années. Les tortures qu'il eut à subir sont indescriptibles - tortures physiques et morales ; torture des fers et torture de la solitude ; torture de la faim, du froid, jointes à celle de l'immobilité forcée, de la maladie, sans une parole qui encourage, sans un visage ami qui console, sans une lecture qui occupe l'imagination troublée, sans rien de ce qui peut remplir un peu de ce vide, où l'esprit s'agite affolé, de cet abandon immense où s't'ffondre la plus solide volonté. S'il avait pu surprendre alors une ligne de journal, s'il avait pu, à travers les murs du cachot, entendre ce qui se Jisait au dehors, quel soulagement ! Car au-delà de ce désert infini que fait autour du prisonnier l'enceinte impénétrable d'une prison, le cœur du peuple, de tout un peuple battait avec le sien, compatissant à ses souffrances, mû des mêmes indignations, répétant l'écho de ses plaintes. Car derrière cette Italie officielle, envieuse, mesquine t't lâche, l'Italie des geôliers, du roi Humbert et de la Triple Alliance, il y en a une autre, généreuse, indépendante et brave, celle des héros de Mentana et de Dijon, de Garibaldi et de Cipriani. Celle-là était avec lm toute entière. Du forçat elle fit un député. Trois fois Crispi déchira le vote. Elle tint bon, et finalement c'est le geôlier qui fut vaincu. Les portes de la prison s'ouvrirent. Mais la police du roi guettait une revanche. C'était le 1•• mai dernier. Un grand meeting devait se tenir dans l'après-midi, sur la place Santa Croce 111 Gerusa/emme. Les sociétés arrivent bannières déployées. Les organisateurs de la réunion, des députés,des conseillers municipaux prennent place sur l'estrade. Autour, se presse une foule énorme. De nombreuses troupes à pied et à cheval garnissent les abords. Le soleil darde. Un incident peut surgir qui allume ces têtes échauffées. Mais la résolution est prise de garder son sang-froid. Cipriani apparait. Une immense acclamation salue son arrivée. Lui aussi recommande le calme. " Aujourd'hui, dit-il, nous sommes venus pour faire entendre une voix pacifique ; demain peut-être cette voix sera révolutionnaire. Ceux qui vous disent qlie vous êtes prêts pour la bataille ne devraient pas vous conduire ici sans armes. Qµi vous dit que vous êtes prêts, vous trompe ou vous trahit. » L'orateur qui succède â Cipriani s'écrie: (< Inutile de se perdre en paroles. Il faut en arriver aux faits. » Qµel est cet homme ? Personne ne le connaît. li continue : « Qµand voulez-vous en découdre? Demain, aujourd'hui? » L'agent provocateur saute à bas de l'estrade et disparaît. 1 ln inspecteur de police fait sonner les trompettes. Un tumulte s'élève épouvantable. Un carabinier est atteint, en pleine poitrine, d'un coup de stylet. Une balle frappe Cipriani à la tempe. Les cavaliers sabrent, les fantassins tirent. La mêlée dure plusieurs heures. Trois morts, vingt-trois blessés : voilà le bilan de cette bataille.

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