La Revue socialiste - 1892 - Tome XV - vol 01

JUSTICE ET SOClAL!S,IE 281 vaillé, rien qui ne doive éveiller en nos cœurs un sentiment de recon• naissance, rien qui ne nous parle autant de nos devoirs envers la société que de nos droits en face d'elle. « Nous sommes des ètres collectifs », dit Gœthe. Nous le sommes doublement: d'abord par la pluralité psychique qui est au-dessous du moi et qu'il tend à unifier, mais surtout par la pluralité sociale qui au-dessus et qu ïl reflète en raccourci. Où donc est ce moi. haïssable pour s'ériger en absolu quand il est tout relatif? Où commence J'œuvre qui est vraiment nôtre et celle qui ne nous appartient pas ? Véritablement, quand on y réfléchit, on se demande si dans le nombre des raisons qui rendent la propriété, par exemple, si absolue en pratique. il n'entre pas à peu près autant de motif d'utilité que de motif de justice. C'est qu'il est nécessaire au bien mème de la société et de l'humanité d'encourager les activités les plus fécondes, et pour cela, il faut leur accorder non pas le bénéfice le plus strict, mais le plus grand bénéfice compatible avec le bien général. Il ne faut pas que la société regarde de trop près à ses droits sous peine de ne rien obtenir des individus. Mais elle peut bien les lui rappeler quand il les oublie, et tend à exagérer la part qui lui revient dans un travail où il n'est jamais que collaborateur. CONCLUSION. C'est donc en vue de mieux réaliser la formule mème de la justice: à chacun suivant ses œuvres, que les socialistes conçoivent leur plan de réorganisation. Leur individualisme est en ce sens plus profond que celui de M Spencer lui-mème, puisqu'ils visent, en enlevant à l'individu tout ce qui est dû à la société, à ne lui laisser que les fruits de son seul travail. Toutes leurs propositions y tendent : monnaie-travail, restriction de l'héritage, suppression de l'agiotage, et finalement socialisation de la terre et de tous les moyens de production. A ce point de vue, les socialistes profèssent donc le 111émperincipe que M. Spencer, et en poussent 111è11b1eaucoup plus loin les conséquences, puisqu'au lieu de l'appliquer simplement à la société telle quelle, ils veulent avant tout y conformer l'ordre social lui-mème. lis espèrent ainsi obtenir que les différences de condition entre les individus soient uniquement la résultante des différences de leurs facultés ; et :ls veulent que l'usage de ces facultés leur soit assuré pour que cette justice soit une réalité et non un mot. Mais en même temps les utilités communes seraient obtenues par la voie de l'association. Accomplie ainsi plus sûrement et avec moins de perte, cette œuvre garantirait à quiconque ne se mettrait pas hors la loi et satisferait aux exigences d'une telle association, un fonds premier de bien-ètre ; l'individu ne serait pas abandonné à ses seules forces en ce sens qu'il serait assuré de l'emploi de ses forces. Les bénéfices de son œuvre personnelle ne feraient que s'ajouter aux bénéfices communs de l'œuvre commune. Les inégalités seules seraient le fait de l'inégalité des personnes et cesseraient ainsi de choquer le sentiment de la justice. Chacun ne dépasserait la moyenne du bien-être que dans la mesure où il s'élèverait au-dessus de la moyenne des capacités. Mais un premier point d'appui serait donné à ses efforts. C'est ainsi, croyons-nous, que le socialisme espère concilier le droit avec l'utilité

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